L’Amérique foudroyée par un matin automnal de 2001 s’invente un nouveau printemps en 2008. La juste riposte à la destruction du World Trade Center, du cœur battant de la mondialisation, ne tenait donc pas à la réactivation de la mission universelle du Bien, menée au prix de guerres exportées par-delà les océans, mais dans les entrailles du mythe fondateur, dans l’idée même de Nouveau Monde, de la singulière providence qui en a fait la Terre promise de toutes les émancipations. Exit le soldat McCain. Bienvenue au réprouvé Obama. Quatre décennies plus tôt, Kennedy, David bondissant en chef de bande, avait ainsi balayé le généralissime Eisenhower, Saül vieillissant. Le modèle reste biblique. La régénération, cette fois, ne passe pas par le couronnement de la juvenescence, mais par la sortie de l’esclavage. L’hyperpuissance se renouvelle comme chant de libération. Qui niera qu’il y a là, dans l’image, comme une Bonne Nouvelle, même si mineure comparée à l’Évangile du Christ, pour les petits-enfants d’esclaves ? Elle a d’ailleurs fait le tour de la planète. Mais à la manière des icônes iconoclastes d’Andy Warhol, sur le mode de l’instantané. Or, il est de la nature de toute épiphanie d’être éphémère. La guette, toujours, et toujours imminent, le retour du politique.
Que nous apprendra-t-il, dès demain, ce retour sans qu’il y ait à attendre après-demain pour dresser le constat d’une illusion aussi collective que consentie ? Que 80 % des Français, et autant d’Européens, soucieux comme à l’habitude d’opposer une bonne à une mauvaise Amérique, ont « voté » pour un Noir – qui, métis, serait plutôt assimilé à un Blanc en Afrique. Mais que les Américains, eux, ont élu, pour de vrai, un Américain qui n’a cessé, au cours d’une campagne fondée sur ses protestations de bonne foi, de jurer une parfaite allégeance à la bannière étoilée.
Signe d’entre les signes, au sein de la société d’outre-Atlantique, si convulsive et si cisaillée, au fur et à mesure que s’éloignait, spectrale, la rage du Révérend Jesse Jackson, montait l’enthousiasme de la communauté juive, heureuse d’enfin retrouver son allant démocratique en aidant à surmonter une fracture ancestrale. Or, sur ce chemin, Obama l’avait précédée en assurant, lors de sa visite à Jérusalem, qu’il y aurait permanence des grandes orientations de Washington au Proche-Orient.
Ce ralliement sans effort apparent, là et ailleurs, aux fondamentaux de la politique étrangère des États-Unis, a joué comme un gage de perpétuité. Et la confirmation d’un retrait annoncé, d’ores et déjà programmé parce que forcé, d’Irak n’a fait que doubler la mise. Force est pourtant de se souvenir que l’arrivée triomphale au pouvoir de Jimmy Carter, le président des droits de l’homme et de la repentance pour le Vietnam, précéda de peu l’humiliation de la prise en otage de l’ambassade US de Téhéran. Et preuve qu’une élection bénie à Washington ne suffit pas à enrayer les mécaniques de diabolisation dans les périphéries grises et enfiévrées de la globalisation.
La face sombre de la globalisation, pourtant, n’a pas manqué de déjà rattraper l’Amérique au-dedans d’elle-même, sous la forme de la crise financière dont elle est, plus que jamais, l’épicentre. Ce n’est pas seulement qu’Obama n’aura pas les moyens de ses ambitions sociales. Ni même que les fractures, éteintes le temps d’une élection, ne manqueront pas de réapparaître, plus virulentes encore. C’est que l’éclatante victoire du candidat de la Promesse se voit affaiblie par sa puissance même. Trop bien élu, trop bien secondé par l’omniprésence des Démocrates dans les diverses instances de pouvoir, Obama ne tardera pas à devoir faire face aux oligarchies, parfois fondées, souvent claniques, qui font des États-Unis, selon la formule d’Aron, une république impériale.
Obama n’est pas moins apparu comme le messie d’une planète toujours plus unifiée et toujours plus éclatée qui ne pouvait que troquer son espérance d’universalité