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Erdogan : le nouveau sultan

Annie Laurent

Source : La Nef N°290 Mars 2017
Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie, s’empare des pleins pouvoirs et oriente son pays vers un islam de plus en plus rigoriste. Explication d’une évolution inquiétante.


«Si Dieu le veut, ma chère nation se rendra aux urnes le 16 avril. La Turquie est parvenue à un carrefour majeur pour changer son système de gouvernement. » Par ces propos tenus début février à Aksaray, ville située en Cappadoce, le président Recep Tayyip Erdogan annonçait le référendum au cours duquel les électeurs turcs seront appelés à se prononcer sur une nouvelle Constitution. Celle-ci a été approuvée par le Parlement le 21 janvier, non sans mal d’ailleurs puisque des échauffourées avec violences physiques entre des députés de la majorité et de l’opposition ont eu lieu dans l’hémicycle pendant les différentes phases d’examen du texte.
Mais avec l’approbation de 339 élus sur 550, la majorité des trois-cinquièmes requise pour une telle réforme a été largement atteinte. Le chef de l’État compte maintenant sur une nette victoire du « oui » au référendum, ce qui est probable grâce au prestige dont il jouit auprès d’une grande partie de son peuple, celui de la Turquie profonde, attachée à son identité orientale et sunnite.
Erdogan est donc sur le point de réaliser le rêve qu’il nourrit depuis son élection comme président en 2014 : être encore au pouvoir en 2023, année du centenaire de la création de la République par Mustapha Kemal. Cela est tout à fait envisageable puisque la prochaine échéance aura lieu en 2019. Il suffirait alors que la réforme ait valeur de « nouveau départ », point qui est évoqué mais non encore établi, pour permettre à l’actuel président de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2029, ce qui lui donnerait le temps de consolider la physionomie de la nouvelle Turquie qu’il désire.
Hautement symbolique, la date de 2023 semble idéale à Erdogan pour rester dans l’histoire comme le nouvel Atatürk (« père des Turcs »), celui de la refondation de son pays, ce qui, sans enterrer M. Kemal le reléguerait au rang de « grand-père » de la République, comme l’a expliqué le politologue turc Ahmet Insel dans un entretien au journal Le Monde daté des 11 et 12 décembre 2016. « Il [Erdogan] tente de créer une République islamo-nationaliste. La parenthèse qu’il cherche à refermer n’est pas tant celle du kémalisme que celle de la modernisation et de l’occidentalisation mises en œuvre à la fin du XIXe siècle par les réformes ottomanes. Réformes accélérées ensuite par Mustapha Kemal. »

RÉISLAMISATION
Insel fait ici allusion aux décrets de réorganisation (Tanzimat) pris par les sultans sous la pression de l’Europe alors que l’Empire était sur le déclin. L’un de ces décrets, publié en 1856 par Abdülmecit Ier, proclamait l’égalité devant la loi de tous les sujets ottomans, sans distinction de religion. « Désormais, il est interdit d’appeler infidèle l’infidèle. » Telle fut la traduction, dans l’imaginaire des musulmans, de cette réforme qui remettait en cause l’un des fondements de base de la conception islamique de l’État, démontre Insel dans un ouvrage essentiel pour comprendre les évolutions actuelles (1). Dans son entretien au Monde, cet auteur précisait : « Les modernisateurs considéraient que l’islam était la raison du retard face à l’Occident. Pour les conservateurs islamistes, au contraire, la décadence de l’Empire s’expliquait par l’abandon du “vrai” islam. Erdogan s’inscrit dans cette pensée. Il s’appuie aussi sur le bloc politique sunnite conservateur et nationaliste, qui pèse entre 50 et 60 % électoralement. » Un électorat, ajoutait-il, qui se sent méprisé par l’élite kémaliste et sécularisée, et qu’Erdogan encourage à la vengeance. Pour le président turc, « on ne peut être à la fois laïque et musulman, parce qu’Allah, le créateur du musulman, dispose du pouvoir absolu » (2).

Comme l’ensemble du monde musulman, la société turque connaît depuis 
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