Le géant Gilson, qui a traversé le dernier siècle, connaît un regain de faveur. La réédition de certaines de ses œuvres est l’occasion de découvrir un maître du thomisme.
Étienne Gilson (1884-1978) est une figure majeure de l’intelligence catholique du xxe siècle. Français, universitaire, chrétien, laïc, il traverse une vaste période au même moment que Jacques Maritain (1882-1973). Les deux hommes se connaissent, s’estiment, luttent ensemble lors de la querelle de la « philosophie chrétienne », puis pendant la crise post-conciliaire. Pourtant, peu de choses les rapprochent ; affaire de tempérament, d’origine intellectuelle, pas même leur thomisme, si différent ; peu de choses, sauf leur amour de la vérité et de l’Église.
À l’heure où s’annonce le trentième anniversaire de la mort de Gilson, avec la perspective d’une édition de ses œuvres complètes, il est bon de découvrir la stature de ce géant, à qui nous devons de voir saint Thomas respecté dans l’Université laïque.
L’historien du Moyen Âge.
Le jeune Gilson arrive à saint Thomas par le Moyen Âge, et au Moyen Âge par Descartes. En 1900, la philosophie médiévale est en France une terre inconnue ou méprisée. C’est en cherchant les sources médiévales de Descartes que Gilson découvre des auteurs qui le ravissent : Augustin, Bernard, Bonaventure, Thomas d’Aquin, Dante et tant d’autres. Il les étudie systématiquement, dans les années 1920-1930, signant autant de chefs-d’œuvre, en général (L’Esprit de la philosophie médiévale, puis La Philosophie au Moyen Âge) et en particulier (tous les noms cités ont droit à une monographie philosophique).
Petit à petit, Gilson parvient à discerner dans cet « esprit » commun des pensées très différentes entre elles. Leur fonds commun est le rattachement au christianisme, qui les a, en retour, portées très loin ; mais chacune prend un visage. Gilson est fondé à penser que saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin sont aussi complémentaires que différents.
Le Gilson de ses cinquante premières années apparaît donc comme un universitaire brillant, spécialiste de cette bizarrerie qu’est la philosophie médiévale. Son pedigree n’a pas besoin de commentaires : professeur à la Sorbonne, à l’École pratique des Hautes Études, au Collège de France, à Harvard, à Toronto. En 1946, il sera élu à l’Académie Française. De son côté, c’est à cinquante ans que Maritain publie son grand livre Les Degrés du Savoir (1932). À ce moment, celui-ci est le philosophe thomiste en vue, pas Gilson.
La philosophie chrétienne.
En 1931, le feu est mis aux poudres de l’Université, sur la question de savoir s’il existe ou non une philosophie chrétienne. D’un côté, les rationalistes, avec en tête Émile Bréhier et Léon Brunschvicg, sans compter Heidegger en Allemagne qui jette de l’huile sur l’incendie : « La philosophie chrétienne est du fer en bois et un malentendu ». De l’autre, Gilson et Maritain, qui se serrent les coudes pour en défendre à la fois le fait et le droit.
Il ne s’agit pas, pour Gilson, de prétendre que la philosophie a besoin de la foi pour être elle-même. La philosophie est l’œuvre de la raison. Il s’agit toutefois de rappeler que, concrètement, le christianisme a pénétré des siècles d’histoire de la philosophie et ouvert à celle-ci des perspectives inconnues d’elle. La philosophie chrétienne, c’est « la philosophie dans son état chrétien ». Cela s’est passé comme cela et il est vain de le nier, au lieu qu’il y a tant de richesses à en tirer. C’est donc au nom de l’histoire que Gilson défend une certaine idée de la philosophie.
Le réalisme et la critique kantienne.
C’est de même au nom de l’histoire que Gilson milite contre les tentatives de mélanger l’idéalisme (la critique kantienne) et le réalisme (de type aristotélicien et médiéval). La critique est une philosophie de la connaissance qui part de l’esprit et déclare que l’atteinte des choses telles qu’elles sont en elles-mêmes est