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Europe : la fracture orthodoxe

Paul-Marie Coûteaux


Source : La Nef n°192 d'avril 2008
Ce que les Modernes appellent « la variable religieuse » fut si longtemps niée que nul ne regarde en face une évidence pourtant lourde de conséquences : l’Europe est loin de l’unité religieuse, le christianisme paraissant lui-même fort éclaté face à la progression de religions concurrentes que nos contemporains choisissent comme des plats sur une carte, qu’il s’agisse des diverses « théosophies » venues d’Orient (en passant souvent par la Californie) ou d’une religion musulmane servie par de puissants relais extérieurs et dont il semblerait que nos gouvernements mêmes la favorisent.
Europe chrétienne ? Certes, mais point catholique pour autant. Il est loisible d’observer au Parlement européen combien demeure sensible la fracture entre le monde protestant qui est celui du Nord (aux exceptions de l’Irlande, la Belgique, la Pologne) et, plus au sud, une Europe latine qui, politiquement minoritaire désormais, subit bien plus qu’on ne croit l’influence de la précédente. Lors de votes importants l’opposition de deux mondes, le protestant et la catholique, saute aux yeux : qu’il s’agisse des questions de société, comme la bioéthique, ou diplomatiques comme la politique méditerranéenne ou l’indépendance vis-à-vis des États-Unis, sans parler de la responsabilité attribuée à la puissance publique dans la régulation économique, les votes ne se lisent pas tant selon la grille droite-gauche que selon l’opposition entre ces deux Europes.
Or, une autre fracture les oppose à une autre Europe, l’orthodoxe. C’est peu dire que l’Europe de l’Ouest considère cette Europe-là comme étrangère, alors même qu’elle constitue la plus grande partie de son territoire, du moins si l’on veut bien inclure cette Russie qui n’est certes pas moins européenne, jusqu’à l’Oural (et même jusqu’à Novosibirsk), que ne l’est une Turquie dont l’entrée dans l’UE est considérée comme naturelle par une majorité d’Européens. Certes, Bruxelles n’a pas pu faire autrement que de s’ouvrir à plusieurs nations majoritairement orthodoxes ; encore pour ces peuples la capitale bruxelloise paraît-elle bien lointaine, n’ayant guère d’autre attrait que des subsides – Bulgares ou roumains désignant la capitale belge « Bruscou ».
Alors que les Latins (Italiens et Français, surtout) se retrouvent aisément dans l’univers orthodoxe, c’est loin d’être le cas de cette Europe du Nord qui, pleine de réticences culturelles et politiques, s’obstine à creuser la fracture. À l’exception de l’Espagne et des États orthodoxes, l’UE vient de reconnaître le démembrement de la Serbie à laquelle elle ne laisse plus d’autre alliance qu’une grande Russie elle-même reléguée dans les ténèbres extérieures. Comme l’a écrit dans ces colonnes le Pr. François-Georges Dreyfus, l’affaire du Kosovo est d’autant plus stupéfiante qu’elle montre au grand jour la préférence marquée des archontes de l’Union européenne pour l’Europe musulmane…

C’est ainsi que les maîtres de l’opinion publique s’ingénient à disqualifier notre grande voisine : depuis des années, l’accent est mis sur la répression décrite comme féroce du terrorisme islamique tchétchène, le rôle des mafias, et le « dictateur Poutine », chanson sur laquelle on brode à l’infini à l’occasion de l’élection de M. Medvedev, comme si les dictateurs quittaient d’eux-mêmes le pouvoir. Étonnante litanie de reproches contre une Russie qui connaît enfin la stabilité et dont on refuse de voir qu’elle plébiscite très naturellement celui qui a multiplié en huit ans le pouvoir d’achat moyen par six.
Alors que la Russie est l’un des pays les mieux dotés en matières premières de toutes sortes, et le plus étendu du monde, alors qu’elle pourrait être la ressource inespérée d’une Europe de plus en plus dépendante pour ses approvisionnements essentiels, alors que, en un mot, la partie orientale de notre continent européen possède presque tout ce qui manque à sa partie occidentale et réciproquement, alors que les 
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