Pendant des siècles, une pathologie grave chez le nouveau-né était synonyme de décès, les médecins et les familles se résignant devant l’inéluctable. Depuis les années 60, ce constat a été largement transformé par les avancées prodigieuses de la réanimation néonatale si bien qu’aujourd’hui on dispose, du moins dans les pays à fort développement sanitaire, d’un ensemble de moyens permettant de surmonter avec succès la détresse vitale initiale de l’enfant. Lorsqu’elle survient, l’attitude de la majorité des néonatologistes français est ainsi fondée sur la reconnaissance d’un a priori de vie conduisant à la mise en route d’une réanimation dite d’attente jusqu’à ce que l’équipe ait pu réunir l’ensemble des éléments du pronostic de l’enfant. Les soignants considèrent qu’il est licite dans un second temps d’interrompre des traitements devenus inutiles et disproportionnés lorsqu’ils constatent que la survie est impossible quelles que soient les prouesses techniques mises en œuvre. Dans ce cas, poursuivre une réanimation, et donc retarder la mort, s’apparente en effet à un acharnement thérapeutique qu’il faut clairement refuser.
Les divergences éthiques sont toutefois considérables lorsque l’arrêt des thérapeutiques aboutit à la survie d’un enfant autonome porteur de lésions neurologiques sévères. À l’instar du professeur Christian Dageville et du philosophe Marc Grassin qui ont signé récemment un éditorial en ce sens, une partie des praticiens juge qu’une euthanasie néonatale d’exception par injection létale devrait demeurer un choix ouvert. S’ils rejettent l’idée d’une inscription officielle dans la loi, ils estiment que lorsque la « qualité de sa vie future s’annonce très mauvaise », les médecins doivent avoir la liberté de « transgresser l’interdit de donner la mort » qui serait « pour l’enfant et les siens, une issue préférable à sa survie » (1).
Cette montée en puissance d’un discours légitimant l’euthanasie néonatale a eu des signes annonciateurs qui auraient dû nous inquiéter. En 2000, une étude européenne investiguant les pratiques de 122 équipes de réanimation néonatale révélait que 73 % des médecins français avaient administré des substances médicamenteuses pour mettre un terme à la vie d’un enfant, choix approuvé par 77 % des infirmières, alors que ce genre de démarche était quasiment inexistant en Italie, Espagne et Suède (2 %) ainsi qu’en Grande-Bretagne et en Allemagne (4 %) (2). La même année, le Comité consultatif national d’éthique s’appuyait sur cette « exception française » pour approuver le principe des « arrêts de vie pratiqués sur des nouveaux-nés handicapés ayant une respiration spontanée » : « L’enquête révèle que les néonatologistes français, à une majorité significative, considèrent que des gestes dont le but avéré est de mettre un terme à la vie du nouveau-né […] sont acceptables du point de vue de leur éthique professionnelle. […] Ne faudrait-il pas tirer des conséquences franches et précises de cet état de fait ? » (3).
On peut se demander si la pratique de l’avortement d’un fœtus handicapé, vécue par les parents et les professionnels de santé comme une euthanasie prénatale largement tolérée par la société française, n’a pas créé ce climat idéologique incitatif dans la période qui suit la naissance. Pourquoi aurait-on le droit de supprimer légalement la vie d’un enfant jusqu’à la veille de l’accouchement et ne l’aurait-on pas lorsqu’il s’agit d’un nouveau-né, lequel peut d’ailleurs en cas de naissance prématurée avoir un âge gestationnel plus précoce que celui du fœtus lui-même ? Le bienheureux Jean-Paul II avait anticipé ce lien de cause à effet lorsqu’il avait condamné fermement l’« avortement sélectif » des enfants dans le sein de leur mère : « Une pareille mentalité est ignominieuse parce qu’elle prétend mesurer la valeur d’une vie humaine seulement selon des paramètres de ‘‘normalité’’ ouvrant ainsi la voie à la légitimation de l’infanticide