Ce matin de décembre, grand classique, grève spontanée de la SNCF, un mouvement social comme ils disent, quoiqu’on ne sache pas vraiment qui dans ce mouvement se meut vers où ni pourquoi et à quel peuple peut bien encore se référer l’adjectif social en question. Mais, pauvre salarié qui se doit à l’intérêt supérieur de son entreprise, il faut pourtant bien que je fasse mouvement moi aussi depuis Paris vers la lointaine banlieue verdoyante, et j’emprunte en désespoir de cause un train ennuyeux comme la pluie, lent comme Dieu à la colère, en espérant qu’il finisse par me mener quand même jusqu’à Feucherolles (Yvelines). C’est là que s’élèvent les fabuleux bureaux de La Nef, au fond d’une cour caillouteuse. À trois pas des champs fumant d’engrais chimique, mais agrémentée d’un joli jardin qui illumine ses murs gris, où batifolent deux gros lapins, gris aussi, autant de poules idiotes et parfois chiens et chats ou merles moqueurs, la bicoque branlante couturée de fissures intérieures, qui feraient présager au premier agnostique venu un affaissement prochain sur elle-même, abrite courageusement, qu’il neige, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’au contraire un soleil réparateur resplendisse, les importantes divisions qui font que La Nef, mensuel catholique et indépendant, fête aujourd’hui son deux-centième numéro, grâce en soit rendue à Dieu.
Mais, dis papa, c’est quoi en fait La Nef ? me demande-t-on parfois.
Un mensuel catholique, oui, et c’est plus qu’une identité, une aspiration perpétuelle, un mouvement continu pour tenter de se placer sous la nuée de la Providence.
Un mensuel indépendant, certes, c’est ce que la maigreur de l’équipe du journal laisse immédiatement deviner, maigreur remarquable à l’époque des holdings, multinationales, et autres groupes de presse vassalisés par les marchands d’armes, de papier à cigarette ou plus simplement de soupe. Équipe étique mais point déméritante, comme nous l’allons vous montrer.
À tout seigneur tout honneur : pour Christophe Geffroy, le dire fidèle au poste serait presque insulter à sa régularité, à sa ponctualité, à son exactitude, à sa persévérance, à sa pointilleuse minutie et à son invraisemblable puissance de travail. Le maître de céans, tel qu’en lui-même l’éternité l’a quasiment changé, ne lâchera pas le premier. S’il faut qu’il y en ait un qui cède, ce sera plutôt le poste lui-même. Péguy des temps postmodernes, fondateur audacieux d’un journal sur quoi personne n’aurait parié un kopeck à l’origine (ça tombait bien d’ailleurs, il n’avait pas l’intention de rien réclamer à personne), le capitaine de l’embarcation a fait en vingt ans d’un radeau une goélette, de quelques troncs liés entre eux une caravelle capable de voguer vent debout par des saisons contraires plus souvent qu’à son tour. Mais qu’on ne s’égare pas : ce courage du directeur n’est pas de l’opiniâtreté au sens médiocre du terme ; s’il a mis les voiles pour ne plus relâcher dans aucun port que celui de la Jérusalem céleste, c’est sous le vent de la grâce. Gagner la haute mer et les eaux profondes sans moteur prédispose à l’abandon, l’abandon non pas à des destins capricieux mais seulement aux lignes courbes de la Providence.
Après cet éloge qui me vaudra bien, je l’espère, un fromage, passons aux choses sérieuses.
La Nef, en effet, comme tout organisme vivant évolué, dispose de plusieurs centres nerveux. On trouve ainsi, un peu plus bas que la tête pensante, juste au dessous topographiquement, celle qui est à la fois les yeux, les mains, les oreilles (les oreilles surtout) et la bouche (la bouche un peu trop) du journal : notre secrétaire. Marie-Aude Lejeune me pardonne, elle est beaucoup plus que cela : non pas seulement les sens extérieurs, mais le cœur battant de La Nef, le siège de ses émotions, l’hypothalamus, la cour de justice et le parlement en même temps. Bref, le dernier lieu où l’on cause, voisine de l’indispensable machine à café.
Dans la