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Eviter Massada

Contre Culture

Jacques de Guillebon

Source :La Nef n°203 d'avril 2009
Avouons-le, nous avons senti ces dernières semaines la colère monter en nous comme une mauvaise fièvre, une influenza qu’il nous faudrait éructer sous peine de mort. Sous peine d’y succomber étouffé. Avouons-le, nous avons eu la tentation de haïr, non pas seulement ce monde qui le mérite, mais aussi cette humanité qui l’habite, principalement l’occidentale, la nôtre, celle dans quoi nous sommes nés, peut-être pour notre malheur terrestre, mais plus certainement encore pour notre félicité future. Alors, refuserons-nous de porter cette lourde charge, qui a toutes les caractéristiques d’une apocalypse, d’une apocalypse à notre médiocre mesure, certes ? Demeure tout de même certain que ce que nous voyons finir, c’est le monde ancien ; que ce que nous voyons, c’est la définition intrinsèque de l’humanité remise en cause, et attaquée, et profanée, par cette même humanité.
Ce qui est fondamentalement nouveau dans cette situation, c’est que nous devenons nos propres bourreaux : ce n’est plus une race qu’on détruit, plus une civilisation qui s’effondre, plus une religion qu’on persécute, c’est le principe de la possibilité d’existence de tout cela qui est oublié. A l’évidence, le langage s’est retourné contre lui-même et comme chez Orwell, plus que chez Orwell qui n’avait pas prévu que la propagande fût intégrée à ce point dans les consciences, la vérité maintenant c’est le mensonge, la guerre c’est la paix, la mort c’est la vie. Comment parler avec des frères humains devenus des fanatiques de leurs propres opinions sous-argumentées ? Semblables aux pharisiens, ils sont persuadés d’être éclairés par leurs « Lumières » : « Et nous, sommes-nous des aveugles ? – Vous dites que vous voyez, aussi votre péché demeure ». Même un Socrate, et même le Christ qui nous a montré dans son éclatante force la vertu du silence en de certains cas, ne pourraient arracher d’un seul coup un arbre du mensonge qui s’est donné de si profondes racines. Et profondes non comme l’amour, mais comme l’enfer en ses derniers cercles. La vérité est une, le mensonge est multiple. Il s’appelle légion.

Si donc nous avons dans les apparences quelques raisons pour nous pousser par là, vers la révolte imminente et violente, considérons combien nous en avons au contraire de nous retenir, ou plutôt de choisir la vraie révolte. Plus que jamais, dans un monde de la réaction immédiate, la vraie révolte s’appelle patience et persévérance. Que l’on ne croie pas qu’il s’agisse ici d’un discours de la lâcheté, de l’atermoiement et de la collaboration avec ce monde. Au contraire, si nous le récusons véritablement en bloc, nous récusons aussi ses armes. Qui veut utiliser Mammon doit savoir au préalable quelle allégeance on lui réclame, et que presque toujours c’est Mammon qui use de celui qui crut naïvement s’en servir. De même pour la violence, qui a ses dieux, plus pervers et manipulateurs qu’on ne l’imagine. Il n’y a jamais qu’Arthur, l’enfant au cœur pur, pour parvenir à brandir Excalibur. Et qui d’entre nous peut y prétendre ? Il n’y a que Perceval pour apercevoir le Graal, que Geneviève, Jeanne, Marguerite-Marie et Marthe pour nous obtenir la victoire. La France particulièrement est un pays où les hommes d’armes ne valent jamais que s’ils sont conduits par des femmes. Pas n’importe quelles femmes d’ailleurs, mais des bergères.

Notre résistance légitime, qui implique évidemment de répondre au mensonge, ne peut durer qu’en tant qu’elle sera doublée d’une résistance à l’agressivité qui nous travaille nous aussi intérieurement, cette agressivité préparatrice de toutes les injustices. Souvenons-nous des Grands Cimetières sous la lune. Souvenons-nous surtout de Massada, orgueilleuse forteresse dominant la Mer morte où périt l’ancien peuple juif après la destruction du Temple. Où il se suicida plutôt que de se rendre. Quelques décennies plus tard, la révolte de Bar Kochba acheva de précipiter la grande dispersion dont 
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