Le jeudi 29 septembre, au début de la cérémonie des obsèques de notre ami et frère François-Georges Dreyfus, le pasteur Alain Joly, célébrant, m’a demandé de prononcer quelques mots en tant que son ancien pasteur et Inspecteur ecclésiastique et aussi son ami. J’ai cité un verset de l’Apocalypse, « Je te vomis parce que tu es tiède », en précisant que j’étais absolument sûr que Notre Seigneur ne dirait pas cela à notre ami qui se présentait devant lui.
François-Georges Dreyfus était en effet tout sauf tiède et l’on pourrait lui appliquer cette réflexion de Benoît XVI sur Luther, phrase prononcée tout récemment à Erfurt le 23 septembre dernier : « Pour Luther (comme pour François-Georges), la théologie n’était pas une question académique mais la lutte intérieure avec lui-même et ensuite c’était une lutte par rapport à Dieu et avec Dieu. » Ce qui montre, soit dit en passant, et contrairement à ce qu’ont laissé entendre des journalistes indignes de leur profession, que le pape s’est bien adressé aux protestants et qu’il a parlé de Luther tout au long de son discours comme aucun pape n’avait parlé avant lui.
Et je ne m’éloigne pas de mon sujet en écrivant cela, non seulement parce que François-Georges avait le tempérament fougueux de Luther mais encore parce qu’il n’aimait pas l’hypocrisie. Portant haut et fort le souci de l’unité des chrétiens, il n’aimait pas qu’on calomnie le Magistère romain et tout particulièrement la personne du pape.
Je reviens sur son souci de l’unité des chrétiens, donc de ses sentiments en matière d’œcuménisme. Sa compréhension de Luther le poussait à avoir une nette préférence pour le dialogue avec les catholiques plutôt qu’avec les réformés, estimant que la piété, tant dans les domaines sacramentels que liturgiques, nous rapprochait. C’était et c’est toujours mon avis ! Si l’on met en avant la piété eucharistique du Réformateur, dans son grand traité sur La Cène, et son insistance sur la présence réelle de Notre Seigneur sous les espèces du pain et du vin, on se trouve devant un Luther « catholique » ! C’est ce Luther-là qu’aimait François-Georges Dreyfus. Moi qui ai été son pasteur, comme j’aimerais voir un certain nombre de mes paroissiens catholiques s’approcher des précieux corps et sang de Notre Seigneur avec le respect et la dévotion qu’il avait !
Une autre chose à laquelle François-Georges Dreyfus tenait beaucoup et qui l’ancrait fortement, là encore tout comme moi, dans le luthéranisme traditionnel, est la doctrine des deux règnes sur laquelle Luther s’est maintes fois exprimé, tout particulièrement dans son traité de l’autorité temporelle. Ce n’est pas là une invention de Luther, mais une application des idées de saint Augustin dans cette Europe de la première moitié du XVIe siècle, reprise aussi du fameux « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Saint Augustin comme Luther y voyaient une distinction des pouvoirs imposant aux princes tout comme aux dirigeants d’Église, une certaine réserve dans les sphères où ils n’avaient pas directement autorité. Réserve ne signifiant pas ignorance ou désintérêt. Il suffit de lire La Cité de Dieu, ou le traité de Luther auquel je faisais allusion, pour s’en persuader.
Pour l’homme politique qu’était aussi François-Georges Dreyfus, cette réflexion augustinienne reprise à sa manière par Luther était importante. D’où sa fureur contre les clercs (de quelque confession qu’ils fussent) qui jouaient les apprentis sorciers en politique, le plus souvent d’ailleurs au profit d’un même camp, inspirés par une « colombe » qui avait remplacé son rameau d’olivier par une rose rouge pleine d’épines.
Enfin, parce qu’il faut bien conclure, je salue en lui un homme qui faisait passer ses convictions avant ses intérêts mondains. Il a en effet osé s’intéresser au dossier « Pétain » et publier sur ce sujet. Grand risque, ne serait-ce que dans le milieu gaulliste où il évoluait tout comme moi.