Il y a une vingtaine d’années, un colloque aux Invalides se terminait, selon l’usage, par un cocktail dans le salon d’honneur. Très entouré, un intervenant expliquait tranquillement que Vichy n’était pas ce que l’on croyait, que non, tous ses dirigeants n’avaient pas été collabos et antisémites. Naturellement, de tels propos ne pouvaient que susciter l’indignation des gardiens de la vulgate sur « la période la plus noire de notre histoire ». Il y en avait justement un au premier rang, qui dissimulait de moins en moins son énervement. L’orateur l’avait évidemment remarqué, mais continuait imperturbablement sa démonstration. À la fin, l’autre finit par éclater : « Monsieur, c’est inadmissible, je vous ordonne de vous taire. » La réponse vint sur le ton le plus débonnaire, même patelin. « Allons, nous pouvons discuter calmement. D’ailleurs, je ne me suis pas présenté : Dreyfus, juif, gaulliste et résistant. » Sourires dans l’assistance et fin de la controverse, le contradicteur préférant s’éclipser.
Né en 1928, dans une famille juive alsacienne, converti au protestantisme à l’âge adulte, François-Georges Dreyfus s’était engagé très tôt en politique sous la bannière du général de Gaulle : membre du RPF dès sa fondation, il milita longtemps à l’UDR, puis au RPR, et fut un temps adjoint au maire de Strasbourg, tout en poursuivant une carrière universitaire classique et brillante. Sa thèse sur Société et mentalités à Mayence dans la deuxième moitié du xviiie siècle l’avait imposé comme l’un des grands connaisseurs du monde germanique. Directeur du Centre d’Études Germaniques de 1965 à 1985, directeur de l’Institut d’Études Politiques de Strasbourg de 1969 à 1980, il était un historien reconnu, indiscuté, appelé naturellement à la Sorbonne en fin de carrière.
Tout bascula en 1990 avec une Histoire de Vichy, qui préférait s’inscrire dans le sillage de Robert Aron plutôt que dans celui de Robert Paxton et refusait la condamnation sommaire, en bloc, de Vichy et, au-delà, des Français dans leur ensemble. Du révisionnisme aux yeux des héritiers de Paxton. Seulement, Dreyfus était juif et on ne pouvait l’accuser de nourrir de sombres arrière-pensées en réhabilitant Vichy. On entreprit donc de le discréditer en dénonçant une utilisation unilatérale des sources, les contempteurs de Vichy ayant, c’est bien connu, le monopole de l’objectivité. Cela dégénéra en procès, sous l’accusation infamante de plagiat. Le livre était issu d’un cours professé pendant des années qui empruntait, comme c’est souvent le cas, à de multiples sources, et Dreyfus avait été imprudent en ne vérifiant pas ses références lors de la mise en forme pour la publication. Mais ces emprunts n’étaient pas très considérables dans un livre de plus de 800 pages et jamais l’affaire n’aurait pris cette ampleur si le livre n’avait été jugé subversif par les intellocrates de service.
Rejeté dans les marges, François-Georges Dreyfus s’en accommoda, sans jamais chercher à acheter un retour en grâce par quelques compromissions. Au contraire, il récidiva avec son Histoire de la Résistance (1996) jusqu’à son dernier ouvrage Le patriotisme des Français sous l’Occupation (2005). Décidément libre, il accueillit une thèse sur Maurras qui sentait un peu le soufre. Son intervention lors de la soutenance commença par : « Cher ami, Dreyfus pour une thèse sur Maurras, il fallait le faire. » Il s’exprimait volontiers dans La Nouvelle Revue d’Histoire, animait un « libre-journal » sur Radio Courtoisie et intervenait au Club de l’Horloge.
François-Georges Dreyfus est mort le 24 septembre 2011, quelques jours après avoir fêté ses 83 ans. Il a été enterré après un service dans l’église réformée des Billettes dont il avait présidé pendant des années le Conseil Presbytéral. Il y avait bien connu le pasteur Michel Viot, aujourd’hui prêtre catholique du diocèse de Blois. Mais, tout en tenant une chronique dans La Nef depuis 1995, tout en