Entretien avec Fabrice Hadjadj
"Son A quoi sert de gagner le monde : une vie de Saint François-Xavier" avait fait un malheur, il y a trois ans. Fabrice Hadjadj, brillant paradoxal et auteur de théâtre inspiré, ranime aujourd’hui la scène du Centre Georges Bernanos à Paris avec sa nouvelle pièce, "Massacre des Innocents". Sensibles, ne pas s’abstenir.
La Nef : Dans la crise esthétique que nous traversons, y a-t-il une langue à réinventer et est-ce votre projet ?
Créer, réinventer, c’est la rhétorique ringarde et prétentieuse des avant-gardes. Je crois plutôt que pour nous, ce qu’il y a de plus original, c’est de se tourner vers l’origine, de contempler et de dire ce qui est. « Le-regard-tel-qu’on-le-parle », selon l’expression de Ponge. La langue, donc, il faut la trouver où elle se trouve, dans la bouche, avec ses dix-sept muscles, là où se noue l’intrigue de la chair et de la parole. C’est celle qui étonne Monsieur Jourdain, celle que saint Jacques compare au petit gouvernail qui mène toute la nef et la conduit au port ou au naufrage. Celle avec laquelle l’enfant tête le lait de sa mère, le jeune homme embrasse sa fiancée, le chrétien fait fondre Dieu. Celle par quoi se consomme l’union de l’esprit et de la matière, pour le meilleur et pour le pire… Dans les colonnes d’un magazine, sur les pages d’un livre, on ne s’en rend pas bien compte : pas de lèvres qui se montrent, pas de voix qui s’entende, on est trop vite dans le concept, on oublie le mystère de souffle, de muqueuse et de dents qui est derrière, ces cordes vocales que nous avons au cou (pour nous pendre toujours plus haut ?). Dans la voix, avec son accent, son rythme, son timbre singulier, l’âme et le corps d’une personne s’épousent indéchirablement. Il s’agit d’ailleurs d’une voix pénétrée d’histoire, parce que la chair n’est pas une idée, mais une descendance concrète. C’est pourquoi il faut aussi retrouver la langue dans le parler quotidien autant que dans les œuvres les plus classiques : l’Aigle de Meaux, bien sûr, mais aussi la caissière du Leclerc. Vous pouvez écouter n’importe quelle conversation, même la plus insignifiante, il y a toujours une cadence, une musique inconsciente, un phrasé spontané de la langue, dus à la respiration sans doute, et qu’il est difficile de retrouver dans la phrase écrite.
Mais il y a autre chose dans votre question, qui tient au rapport au mal dans ce qu’il a d’indicible. Si on réduit la parole à un moyen de communication, comme c’est le cas chez les catholiques aussi bien que chez les autres – un instrument pour faire la publicité de ses marchandises, fussent-elles religieuses – non seulement la parole tourne à la manipulation et se vide de son mystère, mais elle se brise bientôt devant la souffrance et la mort. Parce que la souffrance et la mort sont de mauvaises filles : on ne les manipule pas, et puis ce n’est pas un bon argument de vente, elles sont d’emblée exclues du bavardage, même si le bavardage, au fond, est travaillé par elles, puisqu’il ne cesse de les fuir, et même s’il joue au fanfaron en en faisant des spectacles. Il n’y a qu’à voir les questionnements de certains journaux à chaque Toussaint : comment parler de la mort ? Comment dire la souffrance ? etc. De telles questions sont symptomatiques : elles prouvent que l’on est sous l’horizon du bavardage. Parce que la vraie parole, loin d’être empêchée par la souffrance et par la mort, est plutôt réveillée par elle. Il n’y a qu’à écouter les mythes, la poésie, la grande philosophie, le grand théâtre : la mort et la souffrance, mais aussi la joie qui dilate et déchire, ce n’est pas ce qui rend muet, c’est ce qui creuse la parole en source et la met en contact avec ce qui nous dépasse, ce qui échappe à notre maîtrise. Il n’est que de voir comme les gens se parlent soudain en profondeur autour du cercueil du proche défunt. S’il y a quelque