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Feux de la rampe pour jours sombres

Fabrice Hadjadj

Source : La Nef n°181 d'Avril 2007
chose à réinventer, c’est le bégaiement de Moïse. S’il y a quelque chose à réentendre, c’est le murmure de ce silence qu’entend le prophète Élie.

Votre premier livre, Et les violents s’en emparent, semble marquer l’acte de votre conversion. Pouvez-vous revenir sur cette époque et la nécessité de ce livre pour vous ?

Avant ce livre, il y a ce gros recueil collectif que j’ai dirigé avec John Gelder, Objet Perdu, auquel collaborèrent, entre autres, Dominique Noguez, Marc Weitzmann, Stéphane Zagdanski ou Michel Houellebecq. Je me souviens d’une soirée passée avec ce dernier où nous discutâmes de saint Paul : il était en train de le lire, me disait que c’était très fort, et moi je lui répondais que saint Paul était antisémite, qu’il avait consommé la rupture entre Juifs et chrétiens, que c’était un machiste, de surcroît, un idéologue, un puritain, qu’il s’était arrêté de lapider les chrétiens pour se changer lui-même en pierre… À l’époque, mes maîtres, c’était Bataille, Nietzsche, Blanchot, Flaubert, Céline (dont l’antisémitisme – très réel pour le coup – ne me gênait pas du tout). Puis il y eut, fulgurante, la rencontre avec Léon Bloy, la découverte des grands prophètes : Isaïe, Ézéchiel, Jérémie… Soudain je m’apercevais que l’Écriture sainte était bien vivante, que le catholicisme n’avait rien à voir avec la guimauve tiédasse à quoi je l’avais associé. Après quoi c’est la messe, à Saint-Sévérin, à laquelle je me rendais tous les jours comme à un cinéma mystique. Enfin mon premier séjour à Solesmes, ce permanent poème des heures, cette très pure chorégraphie du cérémonial monastique, quelque chose qui me rappelait certaines pièces de Beckett, Quad, par exemple, où l’espace s’épuisait pour manifester autre chose. Mais ce n’était plus le vide, cette fois-ci : c’était la lumière.
Les violents ont été commencés avant mon baptême, achevés après. Le livre est à la fois la marque d’une rupture et d’un pont. On y trouve un style précieux, baroque, toute la quincaillerie décadente d’un Bloy ou d’un Huysmans, signe de cette timidité du jeune auteur qui veut prouver qu’il sait écrire. La rupture, pourtant, c’était la sortie d’une littérature élitiste, mondaine, disons nietzschéenne : dans ce livre, j’affirme la gloire de la vieille bigote et du pieux contrôleur de la RATP – une grandeur des petites gens qui n’est rien d’autre que la poésie de l’Incarnation. Le pont, c’est que je n’ai fait qu’approfondir mes réflexions sur la technique et le corps. Objet Perdu avait cette intuition centrale : la technique actuelle fait de l’homme une espèce en voie d’extinction, et, moyennant transgenèse, neurochimie et informatique, elle tend à fabriquer un être sans angoisse, pacifié, en osmose avec le monde. Notre réponse d’alors, c’était que le corps, dans sa faiblesse, ses ratés, sa déchirure joyeuse ou douloureuse, était le bastion d’une ultime sagesse. Il y avait déjà là un pressentiment du péché originel et de l’Incarnation, c’est-à-dire de la Sagesse du Crucifié. Mais ce n’est pas ainsi, semble-t-il, que Houellebecq l’a entendu.

Vous avez traversé diverses traditions spirituelles. Où se situe l’unité de votre parcours ?

De famille juive de gauche, fils de l’école républicaine, je pataugeais dans les sables d’un rationalisme agnostique, et comme tout cela ne donnait pas de sens à mon existence, forcément, je me suis jeté sur les rayons « ésotérisme et spiritualité ». Je faisais mon petit marché avec une âme de caddie. Tout était bon pourvu que ce ne fût pas catholique. Comme il arrive toujours dès qu’on manque la vraie piété, je devenais schizophrène, je basculais en même temps dans le scientisme et la superstition (tous ces petits rituels absurdes qu’on se fabrique pour réussir tel entretien d’embauche ou tel rendez-vous galant). Au lycée, tout en professant mon athéisme et mon amour des Lumières, je lisais ces petits livres rouges de chez « J’ai lu », et 
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