Claude Lanzmann n’est pas un homme de théâtre…
Justement. Mais je ne sais rien de plus fort que certains témoignages qui se trouvent dans Shoah. Il y a là une puissance de parole, une qualité de présence, une hauteur tragique qui forment un horizon pour le théâtre de nos jours. Le témoignage du coiffeur Abraham Bomba, celui du résistant polonais Jan Karski ou encore celui de Filip Müller, qui travaillait au crématorium, j’y reviens toujours comme à une manière des plus vraies d’expliciter cette unique parole : Ecce homo. On pourrait me reprocher d’aborder une telle œuvre sous l’angle esthétique. Mais c’est la seule manière pour nous – se raccrocher à de telles œuvres – de ne pas tomber dans l’esthétisme. D’ailleurs, le témoignage, comme forme dramatique, tend de plus en plus à hanter la scène. Ceux recueillis par Svetlana Alexeïevitch, par exemple, ou celui d’Etty Hillesum… Je crois que les efforts de ce théâtre rhapsodique auquel participa Karol Wojtyla allaient dans ce sens.
Est-ce le sens aussi pour vous d’un théâtre qui va contre le règne du spectacle ?
Ce que Guy Debord appelle « spectacle » correspond à la forme achevée du règne de la marchandise et de la technique. Tout devient monnayable, consommable, même un pays, même la vie des héros et des saints, même l’horreur des camps. La simulation télévisuelle, comme parodie de la contemplation et comme parachèvement de la concupiscence des yeux, nous fait vivre dans un monde de fantôme et préférer, parce qu’elle nous donne une position pseudo-divine, les images commerciales du réel au réel lui-même, lequel, par sa résistance, souligne toujours nos limites. Le théâtre n’est pas essentiellement le lieu de l’image, mais celui de la parole, et de la parole incarnée. Lui aussi peut se changer en spectacle, et tourner à l’idolâtrie (Bossuet avait raison de dénoncer cela). Mais aujourd’hui il peut nous arracher à la dispersion du multimédia. Au théâtre, il y a présence réelle du comédien (j’ai coutume de dire qu’au cinéma il n’y a pas d’acteurs, mais seulement des spectateurs assis devant le dévidage d’une pellicule). Pas besoin de pyrotechnies ni de sons et lumières (ô scène obscène de Hossein !). Mais sur le plateau noir et nu, le surgissement de l’animal parlant, chair et os, avec des postillons qui peuvent atteindre le premier rang. Le miracle de la voix et du visage plus extraordinaire que tous les effets spéciaux. Autrement dit, la merveille du prochain.
Dans Massacre des Innocents, le mage Balthazar a ces paroles : « Le baume vient toujours avec le couteau, et la plaie ne se soigne qu’afin de nous blesser au cœur. » Il semble que vous teniez beaucoup à la notion d’un tragique chrétien. Ce tragique existe-t-il ? En quoi se distingue-t-il du tragique grec ?
C’est un sujet de thèse ! La notion de tragique chrétien est récusée, d’un côté par les nietzschéens, de l’autre, par ceux qu’on pourrait appeler les quiétistes (rien à voir, cependant, avec la grande Madame Guyon). Les deux pour la même raison, mais les premiers font un reproche de ce que les seconds agitent comme une réclame : le christianisme, c’est le salut, la béatitude, quel tragique pourrait subsister devant la formidable happy end et la grande laverie automatique du pardon ? D’ailleurs, la tragédie – le « chant du bouc » – est originellement liée au culte dionysiaque. Un tragique chrétien ? Résurgence du paganisme ! Or, des deux côtés, on se trompe. Nos quiétistes en glissant dans les consolations faciles, nos nietzschéens en versant dans l’exaltation de l’inconsolable. Les deux d’ailleurs se rejoignent, car dès qu’on se complaît dans l’inconsolable, on s’épargne l’épreuve d’une consolation transcendante, et l’on tombe encore dans les faciles consolations. Ce qui fait l’essence du tragique, ce n’est pas tant le malheur ou la mort, que l’homme en proie aux dieux, le faible mortel que la transcendance terrasse.