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Feux de la rampe pour jours sombres

Fabrice Hadjadj

Source : La Nef n°181 d'Avril 2007
Avec les Grecs, c’étaient des oracles fatals, des dieux qui se donnaient en spectacle, qui éprouvaient les héros et les rois. Qu’advient-il avec le Dieu de miséricorde ? Le tragique n’est pas aboli, mais accompli. Quand le mal vient nous frapper, la certitude que Dieu est miséricordieux nous le rend d’une certaine façon encore plus obscur. C’est le thème du Massacre des Innocents : le Prince de la Paix vient de naître, et son règne s’inaugure par un carnage. Voilà le mystère pur et dur.
Ensuite, comme le disait l’abbé Journet, si on refuse Dieu, c’est tragique, mais si on refuse un Dieu qui se révèle comme le plus grand amour, la tragédie devient infinie. Il ne faut pas oublier que le don du salut ouvre aussi la possibilité de l’enfer. Un poète comme Dante ne l’oubliait pas qui mettait à la porte de sa « Cité dolente » : « Je fus édifiée par l’amour souverain. »
Enfin, la dernière différence, c’est que ce tragique chrétien, à la différence du grec, ne concerne pas que les héros mythologiques, les Antigone, les Hercule, mais aussi et d’abord le pékin, le sous-chef de bureau, la shampouineuse, enfin vous et moi. Parce qu’avec cette grâce comme une énorme épée de Damoclès au-dessus de toutes les têtes, il n’y a plus de vie médiocre, pas de possibilité de prendre la tangente : c’est soit l’enfer, soit le paradis.

Pour votre dernière pièce, vous avez voulu uniquement travailler avec des comédiennes, et même avec des mères de famille nombreuse. Pourquoi ce choix ?

Pour me compliquer l’existence… Enfin le sujet s’y prêtait singulièrement. Le danger avec le théâtre, le cinéma, la vie de représentation en général, c’est que tout ça est dévorant et place sur le corps de la femme une contrainte terrible, qui la confisque le plus souvent à la vie de famille. Elle brûle les planches et les planches la brûlent. On avorte pour jouer « Mère Courage ». On délaisse ses enfants pour faire Médée. On devient une vestale du grand Moloch théâtral. Bergman a plusieurs fois thématisé ce drame, dans La Répétition, Persona, Sonate d’automne et même dans Les Fraises sauvages (soit dit en passant, si l’avortement n’est plus un drame, bien des tensions du cinéma bergmanien deviennent incompréhensibles). L’enjeu pour moi était d’organiser des garderies, d’aménager le calendrier des répétitions de telle sorte que ces comédiennes puissent aussi être des mères. La pièce pouvait en pâtir, sans doute, mais qu’aurait été un Massacre des Innocents avec de vrais petits morts en coulisse ?

Comment envisagez-vous les rapports entre l’esthétique et l’éthique ?

Je traite de cette question dans un ouvrage à paraître en mai chez Parole et Silence, Jardins intérieurs, co-signé avec le cardinal Barbarin. Impossible d’évoquer le problème en quelques mots. Juste une chose : entre le beau et le bon, ni séparation ni confusion. Surtout dans le théâtre. Pas de complaisance macabre. Mais encore moins de grande leçon de morale. On n’est pas en chaire. On est sur scène. Alors ce qui prime, c’est le drame. Le drame chrétien, sans doute, avec le diable et le bon Dieu, les abîmes de la misère et de la miséricorde, le malheur mais aussi la joie, le comique, peu importe pourvu qu’il y ait le drame toujours. Et puis le style, la langue, l’épaisseur des personnages, l’ironie des situations. Rien de plus nul que ces pantins ficelés pour démontrer une thèse. Rien de plus affreux que ces répliques débitées en catéchiste. C’est bon pour le catéchisme, sans doute, mais pas pour l’art. Quand on est artiste, ce qui compte avant tout, c’est la forme. Le reste doit venir se couler dedans. Maritain disait : « Ne cherchez pas à « faire chrétien », soyez chrétien dans la vie, mais à l’atelier soyez artiste, c’est-à-dire cherchez d’abord la forme forte, alors votre christianisme passera au travers, de surcroît. »

Propos recueillis par Jacques de Guillebon

Massacre des 
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