Recherche
Lettre électronique
Pour recevoir régulièrement des nouvelles de La Nef, entrez votre courriel et validez
Mon compte
  • Accueil
  • Archives de la Nef
  • Culture
  • Littérature

Gertrud von Le Fort

Henri Peter

Source :La Nef n°196 de septembre 2008
Très grand écrivain de langue allemande, dont l’art est rehaussé par une âme de mystique hors du commun, Gertrud von Le Fort (1876-1971) est enfin redécouverte en France. Portrait par son traducteur.

On peut être étonné de ce silence qui retombe sur Gertrud von Le Fort en France et aussi en Allemagne où elle n’est pas non plus rééditée. Pourtant, elle reste un auteur passionnant, qui marque ceux qui l’ont lue. Certes, il y a à travers son œuvre une immense tendresse qui rayonne mais sans complaisance. Elle nous invite à explorer notre vie intérieure, la seule vie authentique.
Avec elle, nous courons le risque d’explorer l’histoire, et à travers elle notre histoire présente : réminiscence ou reviviscence comme le souligne fort pertinemment le Père Xavier Tilliette dans une préface aux Dialogues des Carmélites, la pièce directement inspirée de sa grande œuvre méconnue, La dernière à l’échafaud.
Pour Getrud, l’histoire n’est pas fuite hors de notre temps mais bien la meilleure manière de nous faire vivre la nôtre. Son personnage le plus vivant, sort de ses entrailles : c’est Blanche de La Force, qui est son anagramme, héroïne reprise par Bernanos et Poulenc ; c’est la seule des carmélites martyrisées qui est inventée de toutes pièces, mais qui résume le destin des autres et surtout incarne notre propre faiblesse. Sa démarche est donc prospective, mais adossée au passé, au contraire de la démarche actuelle souvent régressive, incapable de nous projeter réellement dans un projet d’avenir, nous arc-boutant sur le présent, mais refusant le passé.
En remontant dans un premier temps dans le passé, Le Fort a cherché à donner une voix à l’angoisse d’aujourd’hui. Elle incarne donc l’angoisse contemporaine, elle en explore toutes les étapes jusqu’à sa résolution : « consolation dans l’angoisse, abri dans l’angoisse, abandon à l’angoisse, demeurer fidèle à l’angoisse », sans jamais perdre de vue la question du salut. L’angoisse conduit à la mort mais aussi au salut parce qu’étant le revers de la grâce, elle en permet le jaillissement.
La question se pose tout au long de son œuvre : que faire des créatures écrasées par cette angoisse, qui parsèment son œuvre et qui n’ont plus la force de lutter ? Ne sommes-nous pas tous déchirés entre notre volonté de nous mettre à l’abri des tumultes du monde et la nécessité de croiser le regard de ceux qui sont submergés par l’angoisse du monde, qui est aussi celle que nous cachons ?
Ce thème de l’abandon hante Bernanos, qu’il orchestrera à son tour dans sa pièce : celui de la réversion des mérites et de la communion des Saints. Ne devons-nous pas porter cette angoisse du monde, et nous substituer à ceux qui défaillent, par notre offrande ?

Gertrud von Le Fort est née à Minden en 1876, fille d’un colonel prussien, d’une famille anciennement huguenote. Son père avait un grand sens du devoir, était dévoué à sa famille et particulièrement à sa fille aînée Gertrud, à qui il a donné ce goût de l’histoire qui ne l’a jamais quittée : « Je n’ai jamais vu l’histoire comme une fuite hors de son temps mais comme le moyen de prendre du recul pour mieux comprendre mon temps ou comme un espace où l’on acquiert un regard plus aigu », dit-elle dans ses mémoires.
La mère, très pieuse et d’une famille noble du Brandebourg, était portée sur les arts et la littérature : Fontane, Ibsen, les Français et les Russes. À une époque où les femmes entreprenaient rarement des études supérieures, même secondaires, Gertrude von Le Fort commença à l’âge de 32 ans (1908) des études universitaires, principalement en théologie, philosophie, art et histoire de l’Église, deux ans avant Édith Stein qu’elle va connaître après sa conversion et seize ans avant Hannah Harendt.
Gertrud von Le Fort était déjà un écrivain et à ce titre elle reçut une équivalence pour ses œuvres littéraires, et put rentrer sans « Abitur » 
Page 1 sur 3 1 2 3 »