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Grèves : le pays pris en otage

Christophe Geffroy

Source :La Nef n°140 de Juillet-Août 2003
Editorial


Le succès de la manifestation parisienne contre les grèves le 15 juin dernier est révélateur d'un profond ral'bol de la population. En effet, c'est la première fois qu'une telle manifestation rassemble autant de monde (de 20 000 à 150 000 personnes selon la police ou les organisateurs), alors qu'aucune véritable publicité ne l'avait précédée. Il est vrai que l'agacement des usagers est parfaitement compréhensible. Il est en soi scandaleux qu'une toute petite minorité puisse ainsi bloquer tout un pays et empêcher les gens qui le désirent de travailler. C'est devenu tellement habituel en France, que cela ne choque même plus les faiseurs d'opinion.

Et pourtant, de telles pratiques devraient normalement soulever la réprobation générale. Ne vit-on pas dans un univers mental où la démocratie est l'horizon indépassable de la politique ? Et qu'y a-t-il de plus anti-démocratique qu'une prise en otage de l'immense majorité des Français par une infime minorité qui a le pouvoir de défendre ses privilèges corporatistes en paralysant les services publics ? La politique du gouvernement se décide-t-elle dans les urnes ou dans la rue ? Car enfin, je ne vois pas comment on peut porter aux nues la démocratie, n'avoir que ce mot sacré à la bouche et accepter que la violence de la rue empêche les réformes voulues par une large majorité de Français !

Au reste, ces grèves révèlent que le mythe du « grand soir », le mythe marxiste de la révolution n'a toujours pas disparu en France. L'appel à la grève générale et la radicalisation des collectifs d'extrême-gauche en sont un signe assez clair. Mais il y a plus encore. Toutes les opérations « coup de poing » qui se sont multipliées le mois dernier – incendies criminels, barrages routiers, occupations de dépôts d'autobus, blocus du port de Fos-sur-Mer, pressions sur les personnels non grévistes, etc. –, sont la marque de l'influence grandissante des groupuscules trotskistes animés par Lutte Ouvrière, la LCR ou le Parti des Travailleurs. Chose impensable il y a vingt ans, les syndicats révolutionnaires en perte de vitesse (CGT, FO) sont impuissants à contenir l'avant-garde de leurs troupes manipulées par les trotskistes. Et les socialistes eux-mêmes – à nouveau tentés par les vieux démons de la gauche la plus dure – ne font rien pour dénoncer ces dérives inquiétantes. En réactivant démagogiquement la vieille lutte des classes marxiste, ils montrent qu'ils en sont toujours restés à une vision du monde qui est celle de la seconde moitié du XIXe siècle.

Si donc la « forme » de ces grèves a choqué nombre de nos concitoyens, les raisons qui les ont motivées avaient également de quoi agacer. Car chacun sait qu'une profonde réforme des retraites est absolument nécessaire. Et celle – minimaliste – projetée par le gouvernement Raffarin est loin de résoudre tous les problèmes à long terme. L'opposition systématique à ce projet dans ses mesures les plus indispensables (l'allongement du temps de cotisation, par exemple) relève de l'irresponsabilité et de la démagogie. Les grèves sont donc d'autant plus scandaleuses qu'elles sont le fait de fonctionnaires bénéficiant à bien des égards d'un statut privilégié. Peut-être faudra-t-il un jour ou l'autre réaliser une nouvelle « nuit du 4 août » visant à abolir les privilèges intouchables de la fonction publique ? En attendant, le minimum serait que les services publics soient bien au service… du public,… même en cas de grève.

Si au moins les mouvements sociaux de juin faisaient avancer l'idée d'un service public minimum durant les grèves, tout n'aura pas été perdu. N’est-ce pas aussi ce que préconise l’Église par la voix du pape Jean-Paul II : « on ne peut jamais oublier que, lorsqu’il s’agit des services essentiels à la vie de la société, ces derniers doivent être toujours assurés, y compris, si c’est nécessaire, par des mesures légales adéquates. L’abus de la grève 
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