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Hommage au dernier géant

Editorial

Christophe Geffroy

Directeur du mensuel catholique La Nef

Source : La Nef n°196 de septembre 2008
Alexandre Soljénitsyne s’est éteint le 3 août, au cœur de l’été, comme s’il avait voulu que son grand départ se fît dans la discrétion, loin du tam-tam médiatique qu’il a si souvent fustigé. Après Jean-Paul II, il est sans doute le dernier « géant » du xxe siècle à tirer sa révérence. Comme Jean-Paul II, il a été l’une des rares grandes « consciences » des décennies d’après-guerre, l’un et l’autre unissant l’Occident et l’Orient – les « deux poumons de l’Europe », comme aimait à le dire le pape polonais – dans une même vision de l’homme et de la vie, une vision profondément chrétienne en complète opposition avec les idéologies du siècle, qu’elle soit communiste ou consumériste-libérale. Contre ces idéologies, Soljénitsyne nous a définitivement vaccinés et c’est cela finalement qu’on ne lui a pas pardonné. Certes, le monde entier a rendu hommage au courage exceptionnel de l’homme qui s’est dressé contre la mécanique implacable du totalitarisme, mais le plus souvent, ces hommages ont esquivé les motivations profondes qui l’animaient, sa volonté farouche de vivre sans compromission avec le mensonge, volonté enracinée dans une vive foi orthodoxe.
Sur la réalité du communisme, son témoignage a résonné comme un coup de tonnerre avec L’archipel du Goulag qui a contribué à une prise de conscience de l’Occident foncièrement prisonnier du conformisme et du « politiquement correct » – et qui l’est resté après ! Car enfin, en 1974, au moment où ce chef-d’œuvre est enfin publié en Occident, tout esprit honnête ne pouvait ignorer la réalité de l’horreur absolue du communisme, que Soljénitsyne n’a pas hésité à comparer à celle du nazisme, bien avant les travaux fondamentaux de François Furet et Stéphane Courtois. Soljénitsyne lui-même n’avait-il pas déjà publié Une journée d’Ivan Denissovitch au début des années 60 ? L’apport le plus essentiel de Soljénitsyne à la connaissance du communisme russe restera cependant sans doute son immense chef-d’œuvre historico-littéraire La Roue rouge, composition d’une extraordinaire ampleur qui le place au sommet, parmi les plus grands écrivains russes, avec Tolstoï et Dostoïevski.
Exilé de Russie, il a fallu peu de temps à Soljénitsyne pour comprendre et analyser les graves faiblesses de l’Occident, qu’il expose notamment en 1978 dans son retentissant Discours de Harvard au titre évocateur : Le déclin du courage. Il reproche au modèle occidental une « communauté d’origine idéologique » avec le communisme : tous deux sont « issus du matérialisme et de l’athéisme » (1). Tout découle directement ou indirectement de ce rejet de Dieu : la proclamation de l’autonomie de l’homme émancipé de toute transcendance, ce qui l’entraîne finalement à s’adorer lui-même, à ne plus voir le mal qu’il porte en lui – à la suite du péché originel qui est nié ou ignoré – et à limiter sa quête du bonheur aux seuls besoins matériels dans une course effrénée à la consommation. Relativisme, refus du sacrifice, liberté irresponsable, tels sont les principaux maux de notre civilisation que Soljénitsyne met en lumière dans une analyse que rejoindra Jean-Paul II.
Sa venue aux Lucs en 1993 à l’invitation de Philippe de Villiers pour le bicentenaire des guerres de Vendée lui a fourni l’occasion d’insister sur le lien entre la Révolution française et le totalitarisme rouge. Son discours, ce jour-là, a fermement rejeté le principe même de toute révolution : « les révolutions détruisent le caractère organique de la société, elles ruinent le cours naturel de la vie, elles annihilent les meilleurs éléments de la population, en donnant libre champ aux pires. […] Désormais, nous comprenons toujours mieux que l’effet social que nous désirons si ardemment peut être obtenu par le biais d’un développement évolutif normal, avec infiniment moins de pertes, sans sauvagerie généralisée. »
Depuis l’éclatement de l’Union soviétique, il s’est peu à peu retiré du monde, mais n’en a pas moins fustigé le 
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