Une enquête de terrain conduite au sein d’un grand centre hospitalier de province révèle que l’interruption médicale de grossesse (IMG), bien que légale depuis plus de 35 ans, est vécue comme « un geste à la limite du tolérable » par des médecins et des sages-femmes qui en approuvent pourtant le principe et l’effectuent régulièrement dans leurs services respectifs (1).
L’IMG peut être pratiquée à tout moment de la grossesse et jusqu’au dernier jour avant la naissance si deux médecins membres d’une équipe pluridisciplinaire attestent, soit que « la poursuite de la grossesse met en péril grave la santé de la femme », soit qu’il existe « une forte probabilité que l’enfant à naître soit atteint d’une affection d’une particulière gravité reconnue comme incurable au moment du diagnostic » (Art. L. 2213-1 CSP). En fait, le terme d’IMG désigne imparfaitement un acte que la loi qualifie d’« interruption volontaire de grossesse pour motif médical ». Jusqu’en 1975, l’avortement dit thérapeutique n’était exceptionnellement admis que s’il était le seul moyen de sauver la vie de la mère (2). Depuis l’adoption de la loi Veil, l’interruption de grossesse procède de la volonté de la mère et dans le cas de l’IMG de son jugement personnel sur le handicap de l’enfant qu’elle attend. Informée de l’état pathologique du fœtus, c’est en effet elle qui fait la demande d’avortement auprès d’un centre pluridisciplinaire de diagnostic prénatal. Dès lors, certains ont qualifié l’eugénisme anténatal à l’œuvre dans nos sociétés occidentales de « démocratique », « familial » ou « librement consenti ». « Ce serait bien de ne pas avoir à en arriver là, mais pour aller dans le sens de ce que veulent les gens, on ne peut pas faire autrement », explique ainsi un acteur de l’IMG interrogé dans l’étude.
Les chercheurs montrent également que parents et professionnels s’opposent sur le statut du fœtus. L’enfant à naître est souvent réduit par les parents à un « fœtus tumoral » tant leur réaction de rejet est radicale après un diagnostic d’anomalie. La suspension immédiate du projet parental dépersonnifie un enfant dont il faut se débarrasser au plus vite : « Enlevez-moi ça tout de suite », « Faites-moi une anesthésie et puis on n’en parle plus » sont le genre de réactions entendues en consultation. Or, pour les soignants, l’enfant demeure au contraire un « fœtus authentique » : « Les gynécologues qui font de l’échographie, pour eux, c’est pas un melon qu’il y a dans le ventre de la mère. Ils ont vu le petit, ils savent que quand ils le bousculent, ça le réveille. Donc pour nous, c’est véritablement un sujet », rapporte l’un d’eux. Toutefois, pour légitimer leur acte, les soignants élaborent des « rationalisations bancales », oscillant entre déni et autojustification. Certains convoquent ainsi la catégorie socialement disponible de l’euthanasie, l’IMG étant vue alors comme un meurtre compassionnel accompli pour le bien de l’enfant à naître afin de lui éviter une vie de souffrance.
L’avortement est d’autant plus ressenti par les soignants « comme un acte à la limite du tolérable » que lorsque la grossesse a dépassé 24 semaines le médecin est contraint d’effectuer un geste actif de fœticide intra utero pour empêcher la naissance d’un enfant vivant qui ne peut être légalement euthanasié. Le sentiment de transgression est également très présent lorsque l’enfant n’est pas affecté d’une maladie mortelle comme dans le cas de la trisomie 21. « Moi, j’en suis pas forcément convaincu que ce soit une catastrophe pour une famille d’avoir un enfant trisomique », souligne ainsi un médecin, rappelant toutefois que lui et ses collègues sont « coincés par le dépistage et le désir des parents ». Une étude finlandaise dans laquelle la moitié seulement des sages-femmes considère acceptable l’IMG pour une trisomie 21 confirme que le caractère légal de l’avortement d’un enfant trisomique est loin d’avoir clos le débat sur le bien-fondé de