« Le peuple irlandais, écrit Michel Déon, a vécu des siècles d’épreuves inimaginables… On l’a envahi, massacré, dépouillé, asservi, brimé dans sa langue, sa culture et sa religion, et en plein xixe siècle alors que l’Europe connaît sa première grande prospérité, que les ventres anglais se gonflent à en éclater, on l’a affamé : un million et demi d’Irlandais sont morts pendant la Famine de 1847. C’est le seul pays d’Europe dont la population ait diminué de moitié en un siècle. On aurait pu croire ce peuple en voie d’extinction et il n’a cessé d’intéresser le monde par son caractère et sa vitalité ».
Dès l’origine des temps, l’Île Verte sourit aux envahisseurs qu’elle digère et assimile avec une aisance déconcertante. Les Celtes y façonnent une civilisation à défaut d’une patrie. Saint Patrick et ses émules la couvrent de monastères. À son tour, conquérante, « ad majorem Dei gloriam », l’île des saints et des docteurs envoie en Europe des légions de missionnaires qui contribuent à sauver l’héritage chrétien de la nuit barbare.
Ses richesses suscitent la convoitise des Vikings, des Normands et des Anglo-Normands qui s’installent durablement. En 1175 le Traité de Windsor en fait un apanage du roi d’Angleterre. La politique d’agrandissement de la dynastie Tudor et la rupture avec Rome scellent le destin de cette île d’infortune. Conquise par le fer et par le feu, elle se voit expropriée et dépossédée de sa foi et de son âme.
Province rebelle par excellence, l’Ulster est soumise à une impitoyable colonisation de peuplement : c’est un morceau d’Écosse presbytérien qui est ainsi fiché comme un poignard au cœur de l’Irlande catholique.
En 1641, les rebelles fondent sur les colons et les taillent en pièces. Un gouvernement central, la Confédération Catholique se constitue à Kilkenny. Mais les chamailleries entre Irlandais de souche et Vieux Anglais catholiques en font une proie facile pour Cromwell. Sitôt débarqué, le Protecteur fait passer au fil de l’épée tous les soldats et habitants de Drogheda et de Wexford. Épouvantée, l’île se soumet. Les prêtres catholiques, comme les loups, voient leur tête mise à prix. De l’Irlande, Cromwell veut faire table rase. En parquant les vaincus dans les régions désolées de l’Ouest et en isolant par un cordon militaire cette réserve indigène du reste de la colonie, il pense extirper les racines de l’« infernale trahison » de ces insulaires à l’âme rebelle. « Va en enfer ou en Connaught » est le choix proposé à la pointe du sabre aux débris de la race gaélique. Ce vaste dessein est un lamentable échec : l’Angleterre du xviie ne dispose pas des moyens d’une épuration ethnique de cette ampleur.
La restauration des Stuarts catholiques redonne une bouffée d’espoir à l’Irlande : elle embrasse la cause de Jacques II que soutient aussi la France de Louis xiv. S’appuyant sur l’Ulster protestant, Guillaume d’Orange rameute ses troupes et écrase l’armée franco-jacobite sur les rives de la Boyne et à Aughrim. Passant outre la volonté de conciliation du souverain britannique, l’« Ascendancy » coloniale anglo-irlandaise s’arroge toutes les terres, toutes les richesses, tout le pouvoir. Les « lois pénales » ostracisent les Irlandais : « La loi ne suppose pas l’existence de ce qu’on appelle un catholique romain » déclare, péremptoire, un lord chancelier.
La seule Irlande qui ait droit de cité est l’Irlande protestante issue de la conquête et de la colonisation. Indocile, elle supporte mal les contraintes commerciales et politiques qui la brident. À l’instar des colons américains révoltés, un « parti patriote » s’arme, monnaye son soutien à l’Angleterre, et obtient la liberté du commerce et l’indépendance législative de l’île.
Mais c’est une victoire à la Pyrrhus. Ce parti prétendument patriote d’essence aristocratique, aux revendications limitées, est vite débordé par la Société des Irlandais Unis au recrutement