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Into the wild

Contre-Culture

Jacques de Guillebon

Source :La Nef n°205 de juin 2009
Vous en avez marre des récits de voyage ? Moi aussi. C’est pourquoi je lis Où traîne encore le cri des loups, de Marc-Henri Picard, qui est le vrai roman du vrai nouveau Céline du xxie siècle. C’est l’histoire d’un homme qui arrive nulle part depuis le fond de la nuit. Dit comme ça, je suis sûr que ça ne vous intéresse pas beaucoup. Mais attendez. Marc-Henri Picard est un fou furieux : plutôt que de finir trader en front office, fondateur de parti politique révolutionnaire, ou bien écrivaillon comme moi, il s’en va un jour à Vladivostok et décide de traverser la Sibérie entière, à pied, d’est en ouest. Il part en hiver d’extrême-orient, d’après ce que j’ai compris, et arrive en plein été à Kazan, après avoir traversé le pays des Mandchous, des Bouriates, des Tatars et plein d’autres que j’ai oubliés. Les carnets qu’il nous livre aujourd’hui sont merveilleusement lacunaires, merveilleusement en ce qu’ils nous épargnent autant les dates que le nombre de kilomètres parcourus ou d’ampoules écloses sous la voûte plantaire, données fondamentalement inutiles en enfer. Car on sent bien que c’est l’enfer que ce jeune homme a traversé, ou plutôt un purgatoire aux allures d’infernaux paluds qui le fait déboucher, comme je l’ai dit, nulle part, c’est-à-dire au pied de la Croix. Quand il commence, Picard n’est pas du tout un gentil petit catho qui va chanter sous les étoiles : c’est un excavateur, un être taraudé par le besoin de faire le vide en soi, de tout oublier, surtout la littérature, d’arracher la vieille peau qui le recouvre, un Rimbaud en route pour Harar. Et dans la taïga, tout n’est que boue et moustiques, ne demeurent que les loups et les ours avec qui il partage souvent la forêt la nuit, ne surgissent souvent que peur, gel, angoisses et acédie. Ça tombe bien. Tant pis pour lui, a-t-on envie de dire, il l’avait bien cherché.

Mais le pire, c’est que Picard n’est pas seulement un guerrier pérégrin, la dague au côté, la chapka sur les oreilles et la vodka au fond du gosier, c’est aussi un incroyable écrivain, pas un raconteur d’histoires du coin du feu, mais un poète, un déchiqueteur de langue, un impressionniste, un possesseur de style, un chamane de la phrase. Et ça, ça nous en bouche un coin, et c’est bien fait pour nous. C’est le grand retour de la prose du transsibérien, à pattes et à rebours : « Le fer file doux dans la taïga. Et la route s’est perchée sur la roche. C’est que traîne le cri des loups. On entend bien mais on ne saurait dire d’où ça vient. Un cri mélancolique, effrayant. Je ne m’écarte pas de la voie, on est toujours bien assez près du cri. Car le pire ennemi du cri, c’est la voie. La voie des hommes. Tapi sous la toile, au croisement du fer et de l’asphalte, je guette. Je tends l’oreille. Et tant que le bruit des moteurs couvre les hurlements, tant que la voie étouffe le cri, je respire à mon aise. Sinon… je prie ». Oui, Marc-Henri, tu es décidément bien loin de Montmartre…

Vous en avez toujours marre des récits de voyage ? Oui, moi aussi. C’est pourquoi je lis Philippe Sauve, Horizon Dakota, en canoë sur la rivière sacrée à la rencontre de la Nation Sioux. C’est un autre timbré, approximativement du même âge, plus gentil mais plus organisé. C’est le roi de la pagaie, le petit prince de la rivière qui cherche des emplumés là où il n’y en a plus. On ne sait pas trop pourquoi, mais ça lui fait plaisir. Parfois il découvre des traces anciennes, accompagné de Slava, son ourson en peluche qui n’aime pas l’eau et puis il parle avec le grand aigle : « Quand vais-je enfin entendre le chant des Sioux ou vivre l’envoûtement d’une transe chamanique ? » C’est la question qui l’obsède, bien loin de son Var natal, et en attendant il porte son canoë par-dessus les barrages infects que l’homme blanc a édifiés dessus le Missouri pour oublier qu’il fait noir la nuit. Lui aussi, Sauve, qui descend le « Grand Boueux », est confronté à la rage de la nature et 
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