Nous poursuivons notre enquête sur l’islam lancée dans le numéro de juin. Après Rémi Brague et Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, Dominique et Marie-Thérèse Urvoy répondent à leur tour aux trois questions posées à chacun de nos intervenants : « 1) L’islam est-il intrinsèquement mauvais et dangereux, est-il totalitaire ? 2) L’islam a-t-il remplacé le communisme comme danger majeur pour l’Europe ? 3) Peut-on cohabiter pacifiquement avec l’islam, peut-on et doit-on dialoguer avec lui ? » L’enquête se poursuivra le mois prochain.
Tout d’abord ne pas confondre islam-religion et islam-civilisation, deux niveaux distincts de réalité qu’on ne peut légitimement désigner d’un même mot (à peine différenciés dans l’écriture et fusionnés dans la phonation) que dans la mesure où la civilisation s’est formée autour d’un noyau juridique issu de la religion. Cependant :
– l’aspect juridique ne couvre pas la totalité des actions humaines, même s’il prétend avoir vocation à le faire. Le croyant est tenu à respecter le binôme obligation-interdit ; il y a plus de latitude pour le binôme recommandé-déconseillé ; et il reste encore une très large marge de permis de façon neutre.
– il y a toujours eu tension entre les corps sociaux religieux et politique. Les oulémas, détenteurs du savoir (‘ilm) par excellence qu’est le savoir religieux, tendent à l’imposer en contrôlant les décisions du politique et toutes les activités du corps social. Le politique, généralement pragmatique, a donc souvent cherché à se dégager de ce contrôle.
Le Coran
1. Le savoir religieux est constitué autour d’un texte, le Coran, compilé pour l’essentiel durant une période d’un peu moins d’un siècle, qui contient des aspects très contrastés : miséricorde et violence ; prescriptions rigoureuses et indications d’accommodements ; haute spiritualité et réglementation minutieuse d’aspects très concrets de la vie ; etc. D’où la possibilité pour des individualités consistantes de présenter des aspects différents de la religion en privilégiant tel aspect sur son opposé.
Il y a eu presque toujours consensus pour considérer que la Révélation implique une loi (sharî‘a), des écoles juridiques tablant sur les possibilités d’accommodement (prise en considération de la meilleure solution [istihsân] ou de l’utilité pour la collectivité [istislâh]) et d’autres jouant l’intransigeance. Certains oulémas, prenant au sérieux leur rôle de régulateur de la vie des croyants, peuvent se montrer très humains ; d’autres rigoristes. Il est impossible de se prononcer sur les proportions des deux tendances. En revanche il y a la force des textes.
Or si le Coran est contrasté dans le détail, dans sa composition d’ensemble toute une série de procédés rhétoriques poussent le fidèle au-delà des formulations explicites dans le sens a) de l’omniprésence de la loi, b) du durcissement vis-à-vis de toute déviance, à plus forte raison de tout ce qui n’est pas soumission (sens du mot islam).
En outre, au cours de l’histoire, les choix qui ont été faits tant dans la vocalisation du texte coranique (le jeu des voyelles modifie la portée du ductus consonantique) que dans les traditions prophétiques pour sélectionner celles qui étaient jugées authentiques, sont généralement allés dans le sens du durcissement. Aussi le plus célèbre théologien sunnite, al-Ghazâlî (xie s.) a-t-il éliminé l’istihsân et l’istislâh des Sources du Droit. Le recours à ces procédés peut donc toujours être contesté.
Ainsi, malgré les réelles marges de manœuvre existantes, que tentent d’exploiter les musulmans modernistes, toute l’histoire de l’islam-religion, depuis la mise en forme du texte coranique jusqu’à la théorisation définitive des sources du Droit, est allée dans le sens de la constitution d’un système de pensée clos.
Au niveau pratique
2. Au niveau de la vie pratique, le conflit latent entre oulémas et politiques