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John Bardburn : Un fol-en-Christ moderne

Didier Rance

Source : La Nef n°236 d'avril 2012
Fils d’un pasteur anglican, John Bradburne naquit en Angleterre en 1921. Converti au catholicisme, il parcourt le monde, vagabond du Christ dans un esprit franciscain. Il vécut dix-sept ans avec les lépreux en Rhodésie et fut assassiné le 4 septembre 1979.

«Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages » (1 Co 1, 27) : objet d’études théologiques et historiques (1), la « folie » pour Dieu, pour le Christ est d’abord une voie de sainteté qui traverse les siècles.

Pour leurs juges, les martyrs des premiers siècles n’étaient souvent que des fous. Puis les Pères du Désert démystifient les sagesses établies, qu’elles soient du corps, de la raison, du savoir ou des conventions : Antoine et Arsène se font passer pour des idiots, Sérapion va jusqu’à se vendre comme esclave. À leur suite, les fols-en-Christ forment une catégorie majeure de la sainteté grecque et slave. Ils cachent une vie de prière et une ascèse rigoureuse sous des excentricités simulées. Syméon traîne au bout d’une ficelle le cadavre d’un chien pour stigmatiser les impuretés de ses contemporains, Basile offre à Ivan le Terrible en plein Carême un plat de viande crue ; celui-ci se récrie : « Je suis un chrétien, et de plus en Carême ! », mais Basile : « Tu fais pire, tu te nourris de chair humaine, tu oublies non seulement le Carême, mais Dieu. » Cette tradition s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui, tant en Russie, y compris à l’époque soviétique et malgré la persécution, qu’au Mont Athos.

En Occident

En Occident, cette forme de sainteté n’a pas atteint la même popularité, mais n’est pas moins répandue. Les moines irlandais logent dans des arbres ou chez les lépreux, broutent de l’herbe et évangélisent par la joie. Saint Bernard se décrit comme un saltimbanque, un jongleur, un jouet entre les mains de Dieu. Les cisterciens cultivent une bouffonnerie sacrée qui, selon Guillaume de Saint-Thierry, est seule conforme à la folie d’amour du Crucifié. Saint François embrasse le lépreux, se met nu devant l’évêque, joue du violon avec deux bouts de bois, parle aux oiseaux, franchit les lignes pour prêcher au sultan et voit dans son expulsion de son propre couvent la joie parfaite.

Plus tard, saint Thomas More déploie un humour proche de la folie jusque sur l’échafaud : « Je vous en prie, aidez-moi à monter. Pour la descente, je me débrouillerai tout seul ! » A la même époque, saint Philippe Néri est un facétieux qui déguise sa sainteté. Au siècle suivant, le jésuite Lallemant et son œuvre centrée sur la folie du Christ offrent une alternative au rationalisme cartésien. Au siècle des Lumières, la sainte folie semble condamnée, mais saint Louis-Marie Grignion de Monfort et saint Benoît-Joseph Labre montrent qu’il n’en est rien : christocentrisme, amour fou de la Vierge Marie, mépris du monde, de l’argent, de la respectabilité, exaltation de l’enfance spirituelle pour le premier, vie vagabonde et de mendicité pour le second. Au siècle suivant, sainte Thérèse de Lisieux se réclame de la même folie que Jésus.

Et si la Réforme ne reconnaît pas les saints, les figures de fols-en-Christ n’y manquent pas. Le romancier luthérien Hauptmann obtient même en 1912 le prix Nobel après son Emmanuel Quint Fol-en-Christ. La sainte folie est un lieu d’hagiologie œcuménique, par son évidence et parce qu’elle parle à ce qui en nous tâche d’être comme le petit enfant dont le Christ parle.

John Bradburne

Pour écrire sa vie, j’ai rencontré, en Europe et en Afrique, près d’une centaine de personnes qui ont connu John Bradburne. Pour les uns, ce tertiaire franciscain gyrovague était un fou, pour d’autres un sympathique marginal, mais pour beaucoup un saint qui se cachait derrière ses excentricités et, quoiqu’il s’en soit défendu, un modèle, un père spirituel. De fait, sa vie répond aux dix critères que John Saward (cf. note 1) 
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