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Jules Barbey d’Aurevilly

Michel Toda

Source :La Nef n°197 de octobre 2008
La littérature d’inspiration catholique doit beaucoup à un génial dandy, normand comme Flaubert, qui aurait voulu écrire le nom de Dieu sur le front calciné du diable…

Une sagace observation, que nous devons à Julien Gracq, s’impose d’instinct au commencement de ce texte. « Pour lire Barbey d’Aurevilly avec tout le plaisir qu’on doit en tirer, il ne faut pas craindre de le laisser venir épauler lui-même ses livres de toute sa stature légendaire. » Et Gracq de préciser : « Il y a ici un style tout court qui renvoie sans cesse à un style de vie, et qui constamment, on dirait, y puise son nerf et son étoffe... » (1). L’homme, en effet, chez Barbey d’Aurevilly, n’était rien moins que banal. Ses manières hautaines, ses attitudes ostentatoires, où l’on a vu autant de défis, non exempts parfois d’un brin de fatuité et d’extravagance, à la submergeante vulgarité, plus formellement une aristocratie prenant à rebrousse-poil les sentiments modernes, celle-ci de mèche avec un catholicisme faisant parade d’intransigeance, le distinguèrent éloquemment du grand nombre de ses contemporains.
Ce Normand du Cotentin, né à Saint-Sauveur-le-Vicomte, petite ville de noblesse et de bourgeoisie huppée dans laquelle, au demeurant, se manifestait plus de bonhomie qu’à Valognes, distante de quatre lieues, et très entichée de blasons, après une phase juvénile que signalent de molles études de droit à la faculté de Caen, vint à Paris, ou plutôt y revint, ayant été, un moment, élève au collège Stanislas. On était en 1833 et, au sein de cette vaste cité, il eut la joie de retrouver son cher Maurice de Guérin, ancien condisciple de Stanislas, tout ému encore d’un récent séjour breton auprès de l’abbé de La Mennais. Pourtant, plusieurs années durant, rien de sérieux ne l’occupa, hors les causeries métaphysiques, les correspondances insatiables... et les frivolités mondaines. Si bien que, approchant de la trentaine, il s’indignait d’avoir, jusque-là, presque dormi, s’alarmait de ses inaccomplissements.
L’impécuniosité décida pour lui et le fit journaliste. Exercé bravement, malgré les promiscuités cruelles, l’âpreté des médiocres concurrences, la maigreur des rétributions, ce dévorant métier, « métier de nègre sous le bâton de la nécessité », Barbey le prit à cœur, déversa en chaque article sa solide culture et ses phrases éblouissantes. Quitte à ce que la gazette qui l’hébergeait, inquiète de trop d’insolence envers le public, se ferme et l’oblige à s’enquérir d’une nouvelle tribune... D’ailleurs il abondait maintenant en projets, tâchait de les concrétiser. En 1841 paraît l’Amour impossible, roman qui n’a qu’un succès assez vague ; en 1843, la Bague d’Annibal, grâce aux bons offices de Trébutien, jadis connu à Caen, ami modeste et dévoué, devenu, lorsque Maurice de Guérin fut mort, le confident de toutes ses pensées ; en 1845, toujours aux frais de l’incomparable Trébutien, l’essai intitulé Du dandysme et de George Brummell, code byronien de la révolte élégante. Sceptique irrespectueux, amer et poétique, à la noire ironie, Barbey aurait-il fini par se perdre dans un pessimisme insultant ?

Peintre du cœur humain

Sa conversion, ou plutôt son retour au catholicisme, amorcé vers 1846, achevé lentement, sans coup de foudre, « ouvrit à ses énergies instables, note Émile Baumann, un champ de certitude et d’alacrité » (2). Les cathédrales, l’encens, les chasubles, les rites majestueux, en un mot, la tradition pompeuse et belle de la religion romaine, voilà d’abord ce qui devait l’enflammer. Et aussi qu’elle s’affirmât intraitable sur le dogme, que détruirait toute concession. Quant à la question morale, l’artiste, en lui, refusait de l’abandonner « aux vertus fausses, aux puritanismes tondus », étouffeurs de la réalité. Ou il faut renoncer à peindre le cœur humain, ou il faut le peindre tel qu’il est, même rempli de souillures. À condition, règle impérieuse pour un artiste croyant, de ne pas faire du bien le 
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