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Kosovo : les raisons d’un chaos

Slobodan Despot


Source : La Nef n°192 d'avril 2008
La décomposition de l’ex-Yougoslavie s’achève là où elle avait commencé, voici plus de vingt-cinq ans : dans la province serbe du Kosovo. Explications.

Dictateur incontesté d’une communauté disparate et mal remise de la Deuxième Guerre mondiale et de ses luttes fratricides, communiste dur mais utile à l’Occident, Josip Broz Tito avait retaillé, dès 1945, la Yougoslavie à sa convenance. Son prédécesseur, le roi Alexandre, l’avait voulue conforme au modèle français : unitaire, laïque et civique. Biffant les régions historiques, il découpa le pays en « départements » abstraits, organisés comme en France autour des cours d’eau. Le modèle convenait aux Serbes, relativement majoritaires et répartis dans tout le pays – et qui étaient également les seuls à réellement soutenir l’idée du creuset yougoslave. Les deux autres ethnies – Slovènes et Croates – grognaient et attendaient leur heure.
Celle-ci arriva, brièvement, durant la guerre, lorsque la Croatie fut proclamée « indépendante » sous l’aile de l’Axe. La défaite d’Hitler et l’avènement d’un régime communiste semblèrent sonner le glas de ce « printemps ethnique ». Pour un temps seulement : lorsque, à la suite de sa rupture avec le bloc soviétique, Tito comprit qu’il pouvait assurer son pouvoir en arbitrant les querelles interethniques, il décentralisa le pays et créa des féodalités régionales dont il était le suzerain. Il ajouta Monténégrins, « Bosniaques » et Macédoniens aux peuples « constitutifs » de la Yougoslavie et leur offrit des républiques fédérées. Pour écorner l’influence de la plus grande des républiques, la Serbie, il en détacha deux provinces autonomes, la Voïvodine et le Kosovo-Métochie, leur octroyant des prérogatives d’État ainsi que le droit de veto sur toutes les décisions de la Serbie « restreinte ». Si le cas du Kosovo-Métochie pouvait s’expliquer, en apparence, par la présence d’une majorité ethnique albanaise, le melting pot qu’était la Voïvodine affichait encore une relative majorité de Serbes. Ayant pour seul principe divide ut impera, le grand manipulateur communiste – d’origine slovéno-croate – aurait pu estropier de la sorte n’importe laquelle de ses unités fédérales. S’il l’a fait en Serbie, c’est qu’il voyait dans l’élément serbe la seule menace sérieuse pour son pouvoir.

Une décomposition programmée.

Couronnée par la Constitution de 1974, cette politique fit de la Yougoslavie la confédération la plus décentrée du monde, dont la personne de Tito demeurait l’unique pivot. Dès la mort du dictateur (1980), les processus de décomposition prirent le pas sur tous les autres courants qui traversaient le pays, notamment son développement économique et son intégration culturelle, pourtant assez avancée grâce à l’européanisation de la jeunesse suscitée par la liberté de circulation hors du pays octroyée dès les années 60.
Durant les années 1974-1990, les nationalistes albanais régnèrent sans partage sur le Kosovo. Les Serbes quittaient la région en masse – pas uniquement pour des raisons politiques, faut-il préciser. L’albanais y était langue officielle, au point que les non-Albanais devaient s’y pourvoir d’un traducteur devant les administrations. La frontière avec l’Albanie d’Enver Hoxha était pratiquement ouverte et les manuels scolaires du Kosovo, imprimés à Tirana, affirmaient que la Serbie avait « occupé » le Kosovo albanais. À l’époque, et encore bien plus tard, l’ultranationalisme albanais portait les couleurs marxistes et staliniennes.
Il est important de noter que cette nation building était financée par le Fonds d’aide aux régions arriérées de la fédération de Yougoslavie. Le refus de cette taxe fut l’un des moteurs de la sécession des républiques développées du Nord. Ainsi, avec une remarquable tartufferie, les Slovènes tout à la fois soutenaient politiquement la cause albanaise et s’en désolidarisaient économiquement en refusant de financer les « sous-développés »… 
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