Les Chanoines Réguliers de la Mère de Dieu restaurent la magnifique abbaye de Lagrasse, dans le diocèse de Carcassonne. Entretien avec son Père Abbé, qui nous éclaire sur le sens de cette restauration… et la vie canoniale.
La Nef – Depuis votre installation à l’abbaye de Lagrasse en 2004, vous avez entrepris des travaux de restauration considérables. Quel était l’état des bâtiments à votre arrivée, et quels chantiers avez-vous engagés depuis ?
R.P. Emmanuel-Marie – L’ensemble des bâtiments était assez sain, mais l’intérieur de l’abbaye, très dégradé. Certains travaux étaient indispensables à notre installation. Il nous fallait un toit, tout simplement : nous avons dû refaire 75 % des charpentes et des toitures car elles étaient pourries et termitées. Il fallait aussi nourrir la communauté, qui comptait à l’époque vingt-quatre Frères. Nous avons commencé par faire une cuisine, un réfectoire et une lingerie provisoires, ainsi qu’un aménagement sommaire de l’église, puis nous avons restauré huit cellules du XVIIIe siècle. En 2007, dix-sept cellules ont été reconstruites, et un début de chauffage a été installé au deuxième étage. Depuis trois ans, nous avons entrepris la restauration du très beau cloître du XVIIIe siècle. C’est un remaniement complet, des voûtes qui menaçaient de s’effondrer jusqu’à l’enduit des murs, en passant par les charpentes, les toitures et les sols. Un jardin mauriste très sobre viendra compléter l’ensemble, afin que le cloître puisse retrouver sa place centrale dans la vie de l’abbaye. Nous attaquons maintenant le chantier de la cuisine, de la « plonge » et du réfectoire.
Pourquoi restaurer une abbaye ancienne, plutôt que de faire construire un nouveau monastère ? Quel sens donnez-vous à cette restauration ?
La résurrection d’un patrimoine spirituel est une œuvre qui nous inscrit dans une histoire plus grande que nous-mêmes. Nous entrons dans une lignée, nous sommes des héritiers. L’abbaye de Lagrasse a été l’une des premières abbayes de France consacrées à la Vierge Marie. Pour notre communauté toute consacrée à Notre Dame, en un sens, c’était servir Marie que de restaurer son domaine. Cela demande de l’humilité, parce qu’il faut entrer dans une démarche respectueuse des siècles passés. Un bâtiment médiéval, un bâtiment du XVIIIe siècle ne se plient pas aux lois de notre vouloir. Ils imposent une adaptation qui n’est pas toujours facile – lorsqu’il s’agit de mettre aux normes, par exemple, la future cuisine !
Lorsque nous avons projeté l’achat de l’abbaye, nous avons hésité, à cause de l’aspect colossal des travaux à venir. Mais finalement, nous avons été séduits par le défi que représentait cette aventure. Restaurer une abbaye, c’est aussi montrer que le passé peut s’épanouir dans l’avenir, que la tradition est une semence d’espérance pour le futur. Je crois que c’est cela aussi qui séduit nos bienfaiteurs, sans lesquels nous ne pourrions relever ce défi. Ils y voient une manière d’exprimer le mystère de l’espérance.
Le diocèse vous a confié une mission dans le cadre de la pastorale du tourisme. Comment les visiteurs réagissent-ils en découvrant l’abbaye ? Ces visites sont-elles une occasion réelle d’évangéliser ?
Lorsque Mgr Despierre, alors évêque de Carcassonne, nous a donné l’autorisation de nous installer dans le diocèse, il a en effet souhaité que la renaissance de l’abbaye se concrétise aussi dans une ouverture au public. Mgr Planet, son successeur, nous a confirmés dans cette mission. C’était un autre défi, mais la redécouverte par les Français de leur patrimoine est un point d’appui réel pour la rechristianisation. Une abbaye porte un message de foi, elle est chargée de symboles qui expriment la transcendance de Dieu, le caractère fugitif de notre existence sur terre et notre espérance du ciel. C’est une