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L'affaire de l'américanisme

Michel Toda

Source :La Nef n°213 de mars 2010
En apparence épisode sans lendemain, l’affaire de l’américanisme peut être vue comme la préface pratique de la crise moderniste au début du XXe siècle. Exposition.

Sous le titre l’Église et le siècle paraissait, en 1894, chez l’éditeur Lecoffre, un recueil des principaux discours de Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, aux États-Unis. On en devait la traduction à un jeune prêtre récemment nommé maître de conférences à l’Institut catholique de Paris : l’abbé Félix Klein. Enthousiasmé par les discours et par leur auteur, l’abbé Klein lançait : « Ce que dit cet archevêque, nous le disons comme lui ; ce qu’il croit, nous le croyons ; nous voulons ce qu’il veut. » Et certes, un pareil ravissement n’était pas le privilège d’un seul, surtout depuis que Mgr Ireland, de passage dans notre capitale au cours de l’année 1892, y avait promené sa forte carrure et sa simple redingote, et fait entendre un langage d’un vigoureux optimisme, qui mettait en relief les harmonies de la religion catholique avec l’état actuel de la vie moderne.

Mais l’Église pouvait-elle se laisser bénignement engager sur cette voie ? Pouvait-elle admettre en somme que les idées américaines (valables peut-être outre-Atlantique et accordées aux aspirations d’une nation adolescente, peu spéculative et sensible d’abord à l’action sociale conçue selon les méthodes de la démocratie) sont celles que Dieu veut, au temps présent, parmi les peuples civilisés ? Question délicate, et qui prit un caractère aigu lorsque le même abbé Klein (auquel Lecoffre avait communiqué en manuscrit la version française d’une Vie du père Hecker imprimée à New York), ayant révisé et orné d’une préface au ton de manifeste le texte à lui soumis, eut obtenu sa publication. Car le père Isaac Thomas Hecker, un converti de famille allemande entré dans l’ordre des rédemptoristes et ensuite fondateur d’une nouvelle société religieuse d’aspect populaire et national, les paulistes (qui ne prononçaient point de vœux et se destinaient à l’apostolat, tourné spécialement vers les protestants des États-Unis), personnalité puissante sans aucun doute, d’une activité et d’une générosité peu communes, offrait un type accusé de prêtre américain. « Il aurait voulu, soulignait son biographe le père Elliot, successeur de Hecker à la tête des paulistes, il aurait voulu abolir la douane, faire l’entrée de l’Église facile et large à tous ceux qui n’auraient conservé que la raison pour guide. »

Heureux de présenter un héros (mort en 1888) admiré par les prélats les plus distingués des États-Unis et dont la connaissance se révélait d’une manière si opportune, l’abbé Klein, en objectivant des modes de penser et de sentir qui restaient dans une sorte de flou et tenaient à un comportement naturel, propre aux conditions de l’existence au milieu d’une race de pionniers, occupée de réalisations pratiques, avait commis la faute de porter l’américanisme sur le terrain doctrinal. En effet, les esprits, issus de divers courants néo-chrétiens, qui souhaitaient une adaptation de l’Église romaine aux impératifs de la modernité (du vicomte Eugène-Melchior de Vogüé à Paul Desjardins) regardaient complaisamment ce mouvement et tous comptaient qu’il accomplirait leurs désirs. Comment, dès lors, des craintes ne seraient-elles pas apparues, et des témoignages d’opposition et de refus ?

À l’édition française de la Vie du père Hecker produite en 1897 par Félix Klein allait répondre, en 1898, sous la signature de Charles Maignen, prêtre de la congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul, cet autre livre : le Père Hecker est-il un saint ?, que couvrait l’imprimatur du maître du Sacré Palais, c’est-à-dire de la censure papale. Or l’abbé Maignen, s’il jugeait le père Hecker « un bon prêtre, un homme sympathique, un doux original », s’inscrivait en faux contre les réclames qui l’érigeaient en saint, suscité au moment propice, pour guider les âmes, le 
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