Écrivain prolifique aux multiples talents et à la plume acérée, Renaud Camus propose une
réflexion roborative sur le déclin de la culture européenne à travers trois livres notamment,
La Grande Déculturation, suivi du Grand Remplacement et de Décivilisation qui viennent
tous deux d’être publiés. Entretien avec un auteur d’envergure hors norme.
La Nef – Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par La Grande Déculturation (Fayard, 2008) ?
Renaud Camus – Par Grande Déculturation j’entends l’ensemble des phénomènes qui témoignent qu’un peuple oublie sa culture, sa culture propre, ses traditions, mais aussi le souci de la culture en général, ses exigences intellectuelles et spirituelles, la conception verticale de son destin et des destins individuels dont il est fait. Parmi ces phénomènes les plus manifestes sont l’effondrement du système de transmission, la disparition de la classe cultivée, l’appauvrissement dramatique de la langue, la répudiation des syntaxes, qu’elles servent à parler, à écrire, à percevoir, à penser, à vivre en société ou à être.
« Le Grand Remplacement » qui a lieu selon vous, est-il davantage précipité par l’afflux de populations étrangères, ou par l’incapacité présente de la France à les « intégrer », c’est-à-dire à se relever des discours démoralisateurs sur son histoire émis par les « autorisés de parole » ?
Les deux phénomènes ne sont pas séparables : l’afflux de populations étrangères, quand il s’opère dans les proportions que nous constatons, implique nécessairement l’incapacité d’intégration : un peuple peut intégrer des individus, la France l’a fait longtemps et très bien ; il ne peut pas intégrer des peuples, surtout quand ils sont dotés de leur propre culture, de leur propre civilisation, de leur propre religion, et plus vivaces, plus dynamiques, mieux aimés d’eux que lui n’aime et respecte les siennes. Les discours démoralisateurs sont d’emblée une condition de l’afflux. Un peuple qui connaît ses classiques, et les respecte, ne se laisse pas mener sans regimber dans les poubelles de l’histoire. Il faut un immense mépris de l’homme pour adhérer au remplacisme, à la conviction que tout et tout le monde peut toujours être remplacé par n’importe quoi et n’importe qui : que l’être, en somme, est interchangeable.
Décivilisation va plus loin en remontant au problème de la transmission qui ne se fait plus : quelle est succinctement votre analyse de ce problème ?
On ne peut pas tout mettre sur le dos de l’École. Elle n’est pas seule responsable de l’enseignement de l’oubli. On lui envoie des enfants qui déjà ne peuvent plus être élevés. Il faut chercher en amont d’elle les causes de l’impossibilité de la transmission, dans la transformation des structures de la parenté, dans la transposition de la démocratie du domaine politique au domaine culturel et au domaine familial, dans l’instauration de l’égalité entre parents et enfants, entre maîtres et élèves, entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, entre niveaux culturels, entre grand art et divertissement de masse, entre haute culture et « universel reportage ».
Ne sommes-nous pas paralysés par de fausses notions d’égalité et de non-
discrimination (cf. par ex. l’anti-racisme que vous dénoncez dans Le communisme du XXIe siècle, Xenia, 2007) ?
Nous ne sommes pas seulement paralysés, nous sommes détruits, et la culture avec nous. Il n’y a pas d’égalité au sein de la vie de l’esprit. Voir, percevoir, penser, parler, classer, c’est distinguer. De la discrimination, cette plus haute des vertus intellectuelles et morales, nous avons fait le crime idéologique majeur.
Internet et les moyens de communication moderne sont-ils un obstacle à une véritable éducation, à la transmission d’une culture