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L'éclipse

Contre Culture

Jacques de Guillebon

Source : La Nef n°218 de septembre 2010
Chacun d’entre vous s’est certainement et intérieurement déjà interrogé sur la valeur de cette histoire, de ces histoires, rassemblées dans ce qu’on nomme le nouveau testament. Quel crédit l’agnostique, ou quiconque se met un miment dans cette position, peut-il leur accorder ? On nous y raconte l’histoire de cet homme venu d’à peu près nulle part dont la parole semble, à défaut d’accorder foi aux prodiges qu’on lui prête, résonner parmi une foule qu’elle charme et entraîne. Et puis, pour d’obscurs débats entre érudits, cet homme, on le traîne devant la justice officielle qui est une justice d’occupation, on le massacre, on le condamne et, pitoyable personnage, on l’accroche à une croix comme un bandit de grand chemin ou un fauteur de troubles. Il meurt, comme un chien. Après trois jours mornes, sombres et longs, le personnage réapparaît devant ses disciples qui l’avaient lâchement renié pour la plupart. Mais là, non content d’être mort une fois, au lieu de se la jouer maître du monde, il leur apprend simplement à le regarder, à le toucher, à le croire encore alors qu’il va à nouveau disparaître, les abandonnant eux-mêmes maintenant aux griffes du monde. Nulle restauration d’un ordre merveilleux, mais bientôt une nouvelle sortie inattendue de l’homme qui cette fois s’élève vers les cieux sous leurs yeux. Et le pire, c’est que cette histoire ne nous est pas contée comme une légende qui ne finirait pas si bien que ça même si le héros est revenu à la vie, mais comme des événements réellement advenus dans la province reculée d’une époque éloignée quoique historiquement datable, contée par ceux-là même qui sont les dindons de la farce : ses apôtres.

En la lisant ainsi, cette histoire qui est écrite au moins quatre fois sous des formats différents et parfois contradictoires, le lecteur de Sirius, s’il a l’esprit quelque peu critique, ne pourra sans doute réprimer un éclat de rire, ni éviter de se demander pourquoi elle connut tel succès à travers les continents et les siècles. A moins qu’il n’aille un peu plus loin dans sa réflexion et se demande justement quel fou ou quel génie a pu inventer de telles fariboles, et pour servir quel dessein. Et si alors il va, courageux, plus avant dans le livre, il constatera que dans les chapitres qui suivent, ces apôtres délaissés iront mourir aux quatre coins d’un empire qu’ils connaissent très mal et où ils n’ont strictement rien à gagner, pour faire accroire à des foules de plus en plus nombreuses que leur histoire est véridique, et surtout qu’elle peut les sauver. Alors qu’eux-mêmes en meurent.

C’est ici que l’interrogation atteint sa saturation : s’il est parfaitement inutile d’inventer une histoire pareille, dont les auteurs ne sont pas de brillants écrivains, comment cela pourrait-il être faux ? Ici, la raison est forcée, malgré elle, d’abandonner sa première logique, la logique habituelle, pour entrer dans une seconde logique, dont le fond paradoxal illumine la réalité. C’est de tout ça qu’Enguerrand Guépy s’est chargé dans ce qui se voulant un roman est beaucoup plus que cela tout en étant cela : L’Eclipse (1). Dans ce récits à 15 voix, on suit les apôtres, Caïphe ou le Maître de justice des Esséniens, pendant les trois jours de la mort de Dieu. On connaît de l’intérieur leurs ruminations, leurs lâchetés, leur foi renaissante parfois, la joie aigre de leur vengeance et dans cette âpre symphonie se dessine peu à peu la figure du Fils de l’Homme qui a provoqué cette guerre. Et à qui l’on sait gré de telles merveilles, de telles souffrances pour une telle intensité. On connaît de l’intérieur la folie de ce message qui rompt toutes les digues, bouleverse toutes les identités et change en fait le destin de l’univers. On comprend combien Dieu est fou (et fou de nous). On lit Enguerrand Guépy, et puis l’on se tait. Enfin.

J.G.

(1) L’œuvre, 2010 (à paraître le 2 septembre), XX euros, XXX pages.