Réflexion sur l’escalade du dépistage que permet le diagnostic prénatal (DPN).
Depuis les Lumières, nous croyons détenir la clé du bonheur. La grande avancée à laquelle la modernité tient par-dessus tout et qui la place au-dessus de l’obscurantisme des sociétés chrétiennes déclinantes, c’est que le Paradis n’est plus pour demain, renvoyé à un avenir vaporeux, il est pour aujourd’hui. Il est à portée de main. Le Paradis, ce n’est plus le Ciel promis après le séjour terrestre, c’est le Ciel maintenant. Le sécularisme est la marque du bonheur laïc. Et le progrès qui crée cette tension vers le bonheur est une version temporelle de l’éternité. Tout est dorénavant soumis au critère heureux/malheureux. Les références juste/injuste, vrai/faux et bon/mauvais, ne font plus recette face à l’argument du bonheur. Vouloir échapper au malheur, perçu comme une obscénité, excuse tout, justifie tout, légitime tout et conduit parfois à un terrorisme compassionnel inquiétant. Atteindre le Paradis hic et nunc, par n’importe quel moyen, donne une idée du degré d’exigibilité, d’immédiateté, d’impériosité qui est requis. Il suggère que le dessein peut n’être pas dénué de toute violence.
Autre aspect de cette conception moderne de notre destinée : si le bonheur est convoqué dès maintenant, sans attendre, il passe non plus par l’âme mais principalement par le corps, tenu comme le grand oublié de la religion. Osons le mot : il s’agit d’accomplir tout de suite une rédemption par la chair, une résurrection des corps avant l’heure. Les consolations charnelles ont au moins ce mérite de ne pas se contenter d’en rester au stade de l’attente et d’aspirer irrésistiblement à la concrétisation. Mais curieusement, par une sorte de parallélisme des formes, ces corps qui doivent être glorieux, étymologiquement impeccables, signes d’élection, il faut tout faire pour les racheter, ce qui n’est pas rien. En effet, l’effort pour y parvenir s’avère, si l’on en croit les retours d’expérience de certains briseurs d’illusions (1), une entreprise quasiment infernale qui ne laisse pas d’étonner quand on aspire au Paradis.
Et s’il est un domaine privilégié qui cristallise toutes les aspirations au bonheur, c’est bien celui de la santé conçue au sens large, non seulement comme refus de la souffrance, mais comme synonyme de « bien-être complet physique, mental et social » (2), c’est-à-dire tendant vers un hédonisme eugéniste explicitement assumé. À quel moment peut-il s’exprimer davantage qu’à celui qui précède la naissance, c’est-à-dire alors qu’il est encore temps de contrôler si l’impétrant participera bien à l’euphorie générale obligatoire ?
C’est dans ce contexte de la police d’un corps appelé manu militari à la félicité que s’explique le dépistage généralisé de la trisomie 21. Il agit comme un étau à la fois par la contrainte de ne pas faire naître d’enfant trisomique et par la culpabilisation de ceux qui auraient désobéi à l’injonction.
L’obligation est réelle : elle concerne tous les médecins tenus d’informer toutes les femmes enceintes, ces dernières devant pouvoir avorter à tout moment, y compris jusqu’au jour de la naissance. Cette stratégie française, sans équivalent dans le monde, se traduit par une offre publique consacrée au dépistage d’environ 100 millions d’euros chaque année qui crée la demande correspondante dans la population. Les résultats sont au rendez-vous puisque 96 % des enfants trisomiques dépistés sont avortés. Le bonheur est donc arraché de haute lutte par la suppression de ceux qui sont considérés unanimement comme les symboles du malheur.
En même temps, il n’y a pas de place pour ceux qui souhaiteraient échapper à cette dictature du bonheur : les femmes et les familles sont culpabilisées, les médecins insouciants peuvent être appelés à rendre compte de la naissance d’un enfant indésirable et l’État se voir condamner s’il n’offre pas le système de