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L'Europe sans frontière ?

Chronique internationale

Paul-Marie Coûteaux

Source :La Nef n°201 de février 2001
En mai 2006, le premier ministre Dominique de Villepin déclarait que « la seule frontière que trace l’Union européenne est celle de la démocratie et des droits de l’Homme ; jamais un Européen ne se sent lié par le territoire. Trop souvent, le poids de notre héritage, la volonté légitime de creuser jusqu’aux racines de notre mémoire nous empêchent d’avancer et de faire entrer dans notre maison commune le souffle du monde… ». Il est difficile d’exprimer plus clairement l’une des illusions sur lesquelles est construite l’Europe, l’idée d’une Europe sans territoire tant soit peu précis, accueillante à tout ce qui n’est pas elle, pourvu que « l’autre » se pare des plumes des « Droits de l’Homme », et capable de s’étendre à toutes les nations, nombreuses, qui s’en réclameraient. Faut-il rappeler que l’immense majorité des États a ratifié la Charte universelle des Droits de l’Homme, et que ce seul critère, sans aucun lien avec un territoire, étend indéfiniment l’Europe au point de lui faire perdre toute substance ?

La généreuse déclaration villepinienne revient finalement à nier que l’Europe en construction puisse avoir des frontières ; mais il n’est pas le seul à tomber dans ce travers : la frontière est le grand impensé de l’Europe – peut-être parce que, niant les frontières internes, elle est incapable de penser des frontières externes tant soit peu fixes… Seulement, comment créer un ensemble politique, quel qu’il soit (confédération, fédération, ou, comme aime à le répéter M. Barroso, « Empire pacifique ») sans lui reconnaître des frontières, conséquemment un territoire, un intérieur et un extérieur, des intérêts et une substance propres, les lieux où s’appliquent ses normes, finalement un « moi propre ». Comment peut s’imaginer un « être » de l’Europe ? Et l’élargissement sans fin n’est-il pas un signe supplémentaire d’une fuite hors de soi, dont nous avons tant de témoignages ?

Hélas, nos bâtisseurs ne semblent pas même envisager de se poser d’aussi théoriques questions, s’employant à « repousser » sans cesse leurs frontières, sans paraître se donner quelque limite que ce soit. Ils partirent 6, les voici à 27 au fil d’élargissements successifs et le « Commissaire à l’élargissement », un certain Oli Rehn, se déclare favorable à l’entrée, « aussi rapide qu’il est possible » de 5 nouveaux membres – outre les deux « pays candidats » avec lesquels les négociations sont le plus avancées, la Croatie et la Turquie… Quand on sait que les coopérations engagées dans le cadre de la politique dite « de voisinage » avec les pays limitrophes sont présentées comme devant permettre une mise à niveau aux fins de permettre leur éventuelle adhésion (un peu sur le modèle du Conseil de l’Europe, qui compte parmi ses membres jusqu’à la Géorgie), on doit poser la question : l’U.E. a-t-elle des limites ? Si oui, quelles sont-elles ? Si non, comment concevoir une appartenance qui, censée se substituer à nos appartenances nationales, n’aurait pour autant nulle substance fixe, se projetant dans un éternel devenir ? Finalement, comment pourrait-elle avoir une politique ?

Il est vrai que les points cardinaux de toute politique se sont tant envolés depuis trente ans que l’on finit par ne même plus repérer les incroyables contradictions de cette soupe idéologique aujourd’hui dominante que l’on ose encore nommer « libéralisme ». De ces points cardinaux, l’un semble aujourd’hui pulvérisé, celui pourtant décisif de frontière : toute une génération s’est gargarisée de la disparition des frontières, sans comprendre qu’elle plongeait ainsi à pieds joints dans un mondialisme où les marchands de tout poil ne l’attendaient que trop. Et voilà que, dans le même temps, la frontière que l’on croyait disparue resurgit sous maints visages, que l’on en vient à parler de « frontières » entre départements, régions, quartiers, et même de « frontières entre les communautés » au 
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