sein de ces quartiers. Les mêmes qui disqualifient la frontière comme figure contemporaine du Mal, recréent sans crainte celles qui divisent toute société multiculturelle.
Nous approchons ici de l’essentialisme platonicien ; mais pas seulement. Dans La dynamique des groupes, le philosophe Didier Anzieu écrit que tout ensemble humain a besoin « d’une enveloppe qui le contienne, le protège, et permette les échanges avec l’extérieur, autrement dit un moi-peau ». Une frontière remplit ainsi au moins deux fonctions essentielles à toute civilisation – si toutefois on veut d’une civilisation : d’abord elle transforme une existence contingente en une appartenance, un « souci de soi » comme dit Braudel, elle fait que « les choses sont ce qu’elles sont », les fixant dans la durée, seule façon de constituer une fixité et peut-être une essence, c’est-à-dire de restituer de l’être à ce qui ne fait que passer – et l’on ne voit pas de sens possible, c’est-à-dire d’appartenance forte, sans une essence. Ensuite, une frontière, instance de clôture qui constitue le groupe, se fait aussi lieu d’ouverture, permettant à cette instance d’échanger avec l’extérieur : la limite d’un peuple ne le limite pas, elle l’ouvre aux autres tout autant qu’elle lui permet de se constituer lui-même. Seule la frontière crée les conditions de tout échange, non seulement parce que l’autre s’y donne, et le fait d’autant mieux qu’il ne peut s’imposer ni l’autre s’imposer à lui, mais aussi parce que soi-même s’y forme et s’y offre aux autres, selon la si belle et inactuelle formule de Claudel : « Ce que chacun peut offrir de meilleur au monde, c’est soi-même ».
Finalement cette « Europe » qui décidément s’ignore dans sa substance, non seulement ne peut avoir pour elle-même une quelconque politique, mais encore n’a pas grand-chose à dire au monde…
Paul-Marie Coûteaux