Recherche
  • Accueil
  • Archives de la Nef
  • Politique
  • International

L'expansionnisme turc

Paul-Marie Coûteaux

Source : La Nef N°290 Mars 2017
Comme nous l’avons vu dans notre précédente chronique, l’affaiblissement politique de l’Italie, s’ajoutant aux multiples faiblesses de la pauvre Grèce, offre un terrain de choix à la poussée migratoire venue d’Afrique du Nord, de Libye spécialement, mais aussi des Balkans, et plus encore d’Orient, par la route turque. En fait, l’effondrement démographique des pays du Sud européen (il faudrait inclure l’Espagne, dont le gouvernement ne semble plus en mesure de fermer la voie de Ceuta, où une fois de plus, en ce 16 février où ces lignes sont écrites, des migrants sont entrés par la force) et le vieillissement qui en résulte ouvrent de larges portes à l’immigration clandestine – portes que des politiques trop timides, et trop bridées par les contraintes européennes comme par l’attitude d’une partie de l’Église, ne parviennent plus à contrôler sérieusement. La perméabilité de l’Europe devient ainsi son problème politique majeur.

LE PROBLÈME DE L’IMMIGRATION
La question migratoire est d’abord diplomatique : l’immigration que l’on a coutume de présenter comme spontanée, peut en réalité être contrôlée et même organisée par des États, la Turquie au premier chef, à des fins diplomatiques. Bien des témoignages montrent que les autorités turques n’ont ouvert leurs frontières aux populations dévastées par les guerres de l’État islamique (on dit même qu’en les ouvrant trop largement, elles ont contribué, comme plusieurs pays européens, au départ de jeunes venus d’Irak ou de Syrie, ce qui compliquera encore la reconstruction de ces pays) que dans l’intention de faire des « migrants », qu’elle canalise notamment par plusieurs filières de passeurs, et qu’elle contrôle en ouvrant de multiples camps, un puissant moyen de pression sur l’Europe. C’est pourquoi la Turquie est actuellement le pays au monde qui accueille le plus grand nombre de réfugiés, au sens de l’ONU – près de 3,5 millions. Encore ce chiffre officiel est-il sans doute sous-estimé : il y en a davantage depuis que le président Erdogan a accepté de « rapatrier » des immigrés bloqués en Grèce après la vague provoquée par les « généreuses » déclarations de Mme Merkel en 2015 (cette année-là 857 000 réfugiés ont débarqué en Grèce). Accueil que le gouvernement turc présente comme humanitaire mais qui offre pour lui deux intérêts majeurs.
D’une part il a obtenu, aux termes de négociations menées avec l’Allemagne puis « avalisées » par l’Union européenne, que ces réfugiés, qui vivent dans des conditions d’une précarité inouïe, soient littéralement pris en charge par le budget européen : 3& 8200;milliards d’euros pour les années 2016-2017, puis 6 milliards dans les années à venir – le tout versé au budget de l’État turc, maître de leur emploi.

LA SOUMISSION EUROPÉENNE
Le second avantage est plus grand encore : en maintenant près de quatre millions de réfugiés sur son sol, la Turquie dispose d’une arme de choix dans ses diverses négociations avec l’Union européenne. Il n’est pas sûr (du moins selon les informations dont je dispose, le domaine étant très opaque) qu’elle l’ait déjà utilisée. Mais nul ne peut douter que le Président Erdogan, qui a fort habilement mis à profit le « coup d’État » de juillet (étrange coup d’État dont beaucoup d’opposants, et même divers sites d’observateurs impartiaux de la vie internationale, estiment qu’il l’a lui-même fomenté) pour mettre à sa botte non seulement l’Armée, naguère encore gardienne du testament d’Attatürk, père de la « petite Turquie », mais aussi l’Administration, la Justice, les médias, et même une partie du patronat, se servira de l’arme migratoire pour accroître son influence en Europe – cela d’autant plus qu’il y dispose déjà, avec les communautés musulmanes des Balkans et les diasporas turques sur lesquelles il veille soigneusement, de relais puissants. De toute façon, Erdogan a le temps : à 61 ans, il est assuré de disposer 
Page 1 sur 2 1 2 »