présidentielle victorieuse traduit-il un rapport névrotique de la France avec cette période ?
Depuis quarante ans, le rapport du pays à cet événement oscille entre fascination et rejet. Entre l’apologie de Mai 68 par des soixante-huitards narcissiques et qui ont du mal à vieillir et une optique réactive et revancharde sous-entendue par l’idée : « C’était mieux avant », la société a la plus grande difficulté à trouver la bonne distance par rapport à cet événement. Cette difficulté renvoie à la nature iconoclaste de Mai 68 qui s’inscrit mal dans la filiation historique des grands événements qui l’ont précédé : la guerre d’Algérie, la Seconde Guerre mondiale et la Résistance, 1936… Tant du point de vue du contenu que des acteurs, Mai 68 représente un mouvement nouveau. Entre la révolte de la jeunesse étudiante et la grève générale ouvrière l’unité ne va nullement de soi. Qu’on le veuille ou non, mai-juin 68 constitue un événement historique dont il faut comprendre la signification historique en le resituant dans le contexte de l’époque.
Aujourd’hui, « la jeunesse, comme la société dans son ensemble, est beaucoup plus fragmentée et désillusionnée » que celle des années 60, dites-vous : faut-il y voir la conséquence de la rupture de transmission opérée par 68 ?
Oui, largement. Les soixante-huitards ont mis à mal l’humanisme, le terreau chrétien et républicain, mais ils ont été éduqués dans ce terreau : ce sont des héritiers critiques, en rupture, mais des héritiers quand même. Les générations suivantes ont été élevées dans les ruines culturelles de l’après 68 et par une génération qui a eu le plus grand mal à assumer son rôle d’adulte. Les soixante-huitards se sont montrés largement incapables d’opérer un recul réflexif et critique sur leurs idées et les impasses auxquelles elles conduisent. Ils ont placé leurs enfants dans des situations impossibles à assumer, les laissant face à eux-mêmes ou leur offrant comme seule perspective de répéter sous une forme abâtardie la posture de la révolte contre l’ordre établi dans une société devenue permissive. Telle est, à mon sens, la principale responsabilité de cette génération contestataire dont j’ai fait partie. Mais les soixante-huitards ne sont pas pour autant responsables de tous les maux : la crise de l’école existait avant Mai 68 et les soixante-huitards n’ont pas inventé la mondialisation, le chômage de masse, le problème des banlieues…
Voyez-vous un moyen pour les Français, et particulièrement les jeunes gens, de retisser les fils d’une histoire cohérente, sans nier l’existence de cette rupture et sans vouloir revenir à ce qui était avant ?
La condition pour se réconcilier avec Mai 68 est de le resituer dans une évolution historique et d’opérer un recul réflexif et critique sans concession sur son héritage impossible. Retisser les fils de la transmission implique de réinterroger et de se réapproprier ce qui dans notre héritage religieux, culturel et politique constitue des ressources pour affronter les nouveaux défis du présent. C’est précisément parce que nous vivons dans un monde qui n’est plus structuré par une autorité et une tradition qui s’imposeraient d’elles-mêmes, qu’il nous est possible d’entretenir un rapport plus libre, plus lucide à cette tradition. Une civilisation, un pays qui rendent insignifiant leur passé se condamnent à ne plus inventer un avenir porteur d’espérance. Cette opération de « recreusement » correspond, je crois, à une attente diffuse parmi les nouvelles générations et elle est la condition pour rebâtir un avenir commun. En fin de compte, « il dépend de nous que l’espérance ne mente pas dans le monde », disait justement Péguy.
Propos recueillis par Jacques de Guillebon
(1) « Mai 68 : La France entre deux mondes », article dans le dossier « Mai 68 : 40 ans après », Le Débat n°149 de mars-avril 2008.