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La bête qui meurt

Contre culture

Jacques de Guillebon

Source :La Nef n°187 de novembre 2007
Guidé par une érudition politique sans faille, au moins pour la période moderne, Jean-Claude Michéa, déjà auteur de L’enseignement de l’ignorance, d’Orwell, anarchiste tory et d’Impasse Adam Smith (1) – petits livres si précieux qu’ils sont devenus comme le bréviaire d’une génération allergique au libéralisme et imperméable au gauchisme – donne une nouvelle fois la mesure de son immense talent en publiant cet Empire du moindre mal (2), dont on va voir qu’il devrait régler son compte une bonne fois pour toutes au régime politico-économique moderne, si le poids des habitudes intellectuelles n’était si lourd.
Remontant encore une fois aux origines du mal, Michéa dénonce le libéralisme d’Hobbes et d’Adam Smith, comme un pessimisme moral ayant fait son nid sur le « plus jamais ça » consécutif à l’atrocité des Guerres de religion du xvie siècle. Se présentant comme la « politique du moindre mal » destinée à éviter les fanatismes engendrés par la recherche du régime idéal, cités de Dieu dévoyées ou règnes du Bien et de la Vertu tyranniques, le libéralisme dissimule en réalité, sous sa prétendue neutralité morale déjà particulièrement affligeante pour le congé qu’elle donne à toute spiritualité et à toute religion, confinées, on ne le sait que trop, « à la sphère privée », un sac de ruses lamentables que leur efficacité économique est censée justifier. Ainsi, rappelle avec finesse l’auteur, citations à l’appui, le libéralisme repose véritablement sur l’idée machiavélique que la société juste s’édifiera sur le jeu libre des plus bas sentiments humains : la convoitise, l’égoïsme, la rapacité et l’intérêt-bien-compris, encadrés par le marché seraient, selon ses prédicats, à même de rendre à chacun ce qu’il mérite. Pour éviter la guerre de tous contre tous, on passe ainsi de l’utopie hobbesienne au mythe de la « main invisible » de Smith selon quoi le marché, deus ex machina, équilibre naturellement toutes les tendances contradictoires. Le pessimisme anthropologique du début se trouve ainsi doublé d’un optimisme économique, qui fait de la croissance la véritable idole de l’homme moderne. Frédéric Bastiat, penseur libéral du xixe siècle, expliquait ainsi que, s’enrichissant, l’homme accédera évidemment aux vertus morales. Salauds de pauvres ! Outre le démenti infligé chaque jour à ce postulat par une caste de possédants plus que corrompue, Bastiat, note Michéa, n’envisage même pas la contradiction interne à son propre système : si le grand jeu libéral repose sur l’avidité des participants, l’accès à la vertu via l’aisance matérielle devrait priver automatiquement le marché de son principal moteur…

Faux universalisme, idées chrétiennes prostituées, machine technique implacable : le libéralisme, montre encore Michéa, a plus fait que n’importe quelle autre idéologie pour ravager la cité et séparer les hommes.
À ce cauchemar qui est notre monde, Michéa oppose la force de la common decency, principe développé par Orwell et Christopher Lasch à la suite des premiers socialistes non marxistes. Il s’agit de réintroduire la justice véritable, découplée des rythmes du marché et de son cortège de destructions sociales, destructurations-restructurations, délocalisations féroces et autres conspirations contre la vie, en prenant d’abord en compte les besoins humains. Dans son développement sur la vie bonne, Michéa est un peu décevant, dans la mesure où, de notre point de vue, il ne fait pas cas du nécessaire appui qu’est le christianisme, qui est foi au-delà de la Loi et liberté amoureuse.

(1) Tous aux éditions Climats. (2) L’Empire du moindre mal (essai sur la civilisation libérale), Climats, 2007, 224 pages, 19 e.