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La crise grecque

International

Paul-Marie Coûteaux

Source :La Nef n°216 de juin 2010
Le dévissage rapide de l’euro, qui semble étonner tout le monde, était aisément prévisible. Prévisible, la dislocation l’était pour des raisons techniques d’abord : en 1992, les souverainistes n’étaient pas seuls à juger dangereux d’imposer un même instrument monétaire à des économies, des nations, et des États aux santés, aux structures et aux mœurs si différentes que l’étaient les pays européens ; en cas de choc, les situations seraient si disparates qu’elles appelleraient des politiques différentes, voire opposées – ce qui s’avéra avec la crise ouverte en 2007, la solide Allemagne campant sur un euro fort tandis que des pays du Sud, empêchés de dévaluer, s’affaiblissent à mesure, sans rebond possible. Par ces maillons faibles, toute la zone se trouve en péril, d’autant que la cure d’austérité, derrière les satisfactions comptables données aux oligarques bruxellois, ne fera que précipiter leur déclassement, spirale sans fin au bout de laquelle toute la zone euro s’effondrera à court terme.
Aux raisons techniques s’ajoutent de plus politiques : l’appartenance à un ensemble dont le centre de direction est lointain, sans visage, et pour ainsi dire étranger, désarme toute discipline, disloquant le sentiment d’un bien commun, dont on ne sait plus d’ailleurs s’il est national ou communautaire. Qui gouverne ? Trichet, président de la Banque centrale européenne (Francfort) ou von Rumpuy, président du Conseil européen (Bruxelles) ou Barosso, président de la Commission européenne (Bruxelles) ou Junker président de l’eurogroupe (Luxembourg), ou Madame Merkel, chancelière d’Allemagne (Berlin) ? Mais, aux yeux des Grecs comme de bien d’autres, aucune de ces autorités n’est légitime : pourquoi se plier à leurs disciplines ?
Plus grave encore, l’affaire grecque révèle une autre faiblesse du fédéralisme dont l’euro est, ou était, le fer de lance : l’existence de deux Europe, nettement délimitées par le Rhin, cette indépassable frontière entre des cosmogonies incompatibles – cela pour une multitude de raisons dont le monumental ouvrage de B. Dutheil de la Rochère Les Civilisations occidentales (Economica, 2009) a référées à l’héritage romain.

Plus profondément, le premier des déséquilibres est celui de notre représentation du monde, à la déraison de la divinité laïque qui a conquis les esprits depuis deux ou trois siècles : le Progrès. Le culte du Progrès éternel est devenu le seul horizon de l’Humanité, dont le millénarisme américain, ou l’accomplissement communiste, l’utopie tiers-mondiste et finalement le rêve européen firent une sorte de parousie matérialiste, l’avènement de l’Eden sur la terre. Pour tous, il devint certain que demain serait perpétuellement meilleur qu’hier, après-demain meilleur que demain, etc. Culture de l’anticipation perpétuelle, le progressisme eut d’innombrables traductions politiques, mais aussi une traduction financière, la fabrication illimitée de monnaie, en fait de fausses monnaies qui devinrent autant de traites tirées sur l’avenir, nécessairement radieux.

Intéressons-nous à cet extraordinaire dessaisissement du politique par le financier, qui mine à la base le projet européen. À partir des années 70 (et le décrochage du dollar par rapport à l’or), la masse monétaire s’accrut dans des proportions vertigineuses, sans rapport avec la richesse réelle ; d’abord sous l’effet de l’anticipation budgétaire, un déséquilibre tranquille du budget de l’État puis des budgets de toute personne publique, organismes de Sécurité sociale, collectivités territoriales, régions, départements, communes, dans des proportions quelquefois vertigineuses. La dette gagna tout, entreprises, associations, ménages, chacun étant persuadé que l’avenir meilleur, en somme le Progrès réglerait tout, un jour… La connivence entre les deux grands piliers du progressisme européen, les banques et la gauche, syndicale comme politique, fonctionna à merveille. On 
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