Nous vivons l’amorce de la « démondialisation », soutient Jacques Sapir dans son dernier livre, qui renverse bien des idées reçues, mais offre surtout des perspectives d’avenir. Analyse.
Alors que l’on présente la mondialisation comme un phénomène inéluctable et forcément positif, Jacques Sapir, dans un essai incisif et aussi passionnant qu’à contre-courant de la vulgate actuelle (1), démontre exactement l’inverse. Une « démondialisation » va s’opérer et il ne dépend que de nous d’essayer de la maîtriser. Pour mieux éclairer son propos, Jacques Sapir distingue deux globalisations : la marchande et la financière. Commençons par la première.
La crise patente du capitalisme a quelque peu éclairé les esprits sur le mythe de la mondialisation heureuse et sur celui, ô combien plus ancien, du « doux commerce » se substituant aux conflits guerriers, alors que, rappelle Jacques Sapir, « toujours, le navire de guerre a précédé le navire marchand » (p. 10). Autre mythe : « Le commerce ne crée pas de valeur par lui-même […]. C’est au contraire la croissance dans les principaux pays qui tire le commerce » (p. 16). « Les pays qui ont associé des politiques protectionnistes à de bonnes politiques macroéconomiques connaissent des taux de croissance qui sont largement supérieurs à ceux des pays plus ouverts » (p. 22). L’exemple de l’Asie montre que « ce sont ces politiques nationales qui constituent les véritables variables critiques pour la croissance et le développement, et non l’existence ou non de mesures de libéralisation du commerce international » (p. 24).
Voilà d’emblée qui heurte les idées reçues devenues aujourd’hui des « dogmes » économiques. Ainsi, la libéralisation du commerce international aurait largement profité aux pays en voie de développement (PVD), ne cesse-t-on de nous répéter. Jacques Sapir démontre qu’il n’en est rien : certes, en lisant les chiffres, les PVD semblent être bénéficiaires de l’ouverture des frontières, mais un examen plus attentif montre que la Chine a phagocyté à elle seule les gains, si bien que le bilan devient négatif pour l’ensemble des autres PVD.
Passons maintenant à la globalisation financière. Elle s’opère avec le grand vent de déréglementations qui souffle durant les ères Reagan et Thatcher, mais bien poursuivies par Clinton et Bush. Sources de profits pour les opérateurs financiers, les nouveaux produits financiers vont contribuer à changer le métier des banquiers, les faisant passer d’organisme de crédit gérant les dépôts de leurs clients à des activités spéculatives ; d’autre part, de « quasi-banques » se forment à partir de fonds d’investissement et des hedges funds (fonds spécialisé dans les opérations spéculatives). Les grandes entreprises industrielles elles-mêmes utilisent leur trésorerie pour se lancer dans des activités financières spéculatives ; ainsi, General Electric réalise aujourd’hui plus de profits par sa succursale financière que par ses activités industrielles… et cela permet de soustraire une grande partie de leurs gains à l’impôt en les faisant passer dans des paradis fiscaux. Les profits financiers qui représentaient 10 à 15 % des profits totaux dans les années 50 atteignent aujourd’hui 35 à 40 % (et plus de 50 % pour les entreprises américaines). « Ces mesures de déréglementation ont en effet permis le mélange des métiers de la finance, un développement incontrôlable de l’innovation financière et de la titrisation (2), et une circulation des capitaux à court terme sans limites. Ce modèle se caractérise aussi par une trappe à spéculation induite par la finance déréglementée qui capture les profits et les éloigne de l’investissement productif » (p. 155-156). « En transformant le monde en un gigantesque casino, on n’a fait qu’enrichir une petite minorité au détriment du plus grand nombre » (p. 164).
La globalisation a transformé en 40 ans les grandes entreprises en multinationales