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La dernière Cène de Jésus

Etienne Nodet

Source :La Nef n°185 de septembre 2007
Lors de son homélie du Jeudi Saint, Benoît XVI a évoqué
le problème de la date de la Cène. De quoi s’agit-il exactement ? Explication par un dominicain de l’École biblique de Jérusalem.


Pour les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc, soit Mt, Mc et Lc), la dernière Cène de Jésus fut un repas pascal, un jeudi soir 14 Nissân, pendant lequel il institua l’Eucharistie ; ensuite, il fut arrêté puis crucifié le lendemain vendredi, le jour de la Pâque, avant l’entrée du sabbat. Dans le calendrier juif, comme dans le calendrier liturgique chrétien, les fêtes commencent la veille au soir. Pour l’évangile de Jean (Jn), Jésus fut crucifié un vendredi qui était à la fois veille de Pâque et veille de sabbat. Son dernier repas avec ses disciples, le jeudi soir, n’était donc pas un repas pascal ; de plus, l’eucharistie n’y est pas mentionnée.
Il y a donc un décalage d’un jour entre ces deux témoignages. Depuis le schisme de 1054, on s’est longtemps contenté d’une interprétation simple : les Occidentaux (latins), qui font l’eucharistie avec le pain azyme qu’exige la Pâque, suivent les synoptiques, tandis que les Orientaux (grecs, orthodoxes), qui utilisent du pain levé, sont fidèles à Jn.
Cependant, si l’on cherche à savoir ce qui s’est passé, cette solution n’est qu’une esquive. Le propos de cette note est, après un court historique de la question, de proposer une interprétation qui regroupe l’ensemble des éléments disponibles, bibliques et patristiques. Elle tient en deux points : d’une part, Jn est le plus proche des origines, et d’autre part le récit des synoptiques est une synthèse d’origine liturgique, transmise sous trois formes voisines.

I – Des discussions
complexes et récurrentes

Dans l’Antiquité, les divergences entre les quatre évangiles canoniques avaient suscité des polémiques, puis saint Augustin s’attela à la question dans un traité De consensu evangelistarum, où il fournit une explication durable en arguant que l’ordre canonique Mt, Mc, Lc, Jn était chronologique, chaque auteur connaissant ses prédécesseurs et présentant Jésus-Christ sous un angle différent, respectivement comme roi, homme, prêtre et Dieu.
Au xviiie siècle, au temps des Lumières, la critique historique des évangiles a commencé en Prusse luthérienne : l’époque était romantique, et il s’agissait d’établir les fondements de l’éthique sur le christianisme originel, c’est-à-dire sur le pur enseignement de Jésus, en contournant et la foi des théologiens et la tradition des catholiques. On chercha à retrouver un « évangile primitif », en écartant d’emblée Jn, jugé trop théologique. Comme Mc contient peu de discours de Jésus, et que l’historien Eusèbe, au ive siècle, signale qu’il avait existé une collection de parole de Jésus, les travaux aboutirent au xixe siècle à la théorie dite « des deux sources » : Mt et Lc dérivent indépendamment de Mc et de cette collection, formée des passages communs à Mt et Lc. Par ailleurs, le judaïsme rabbinique (actuel) exclut qu’un homme puisse avoir un rang divin ; or, on a cru longtemps qu’il reflétait bien le milieu entourant Jésus ; aussi a-t-on conclu, au xxe siècle, que la divinisation de Jésus était un développement ultérieur, sous influence gréco-romaine. Résultat : seul Mc compte pour retrouver l’homme Jésus, y compris pour la dernière Cène ; l’Évangile véritable est son enseignement, prêché en Galilée (cf. Mc 1, 14). De plus, comme Mt, qui a une couleur plus juive que Mc, inclut l’institution de Pierre comme chef de l’Église, une conclusion annexe est que le catholicisme serait une sorte de néojudaïsme, bardé de lois…
En fait, tout cela est largement idéologique, et en tout cas non démontré, puisqu’on en discute encore. De plus, deux éléments nouveaux sont intervenus pour déplacer les problèmes : d’une part, on a remarqué que sur bien des détails de topographie ou d’usages juifs Jn était plus exact que 
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