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La fin d'un monde ?

Chantal Delsol

Source :La Nef n°224 de mars 2011
Dans un essai brillant, L’âge du renoncement, Chantal Delsol brosse un vaste panorama de l’histoire des civilisations pour montrer que, après une longue évolution, nous avons quitté l’exception monothéiste judéo-chrétienne pour revenir à un « temps circulaire » marqué par le retour des mythes. Cette thèse – avec laquelle nous sommes en désaccord, voir notre article ci-contre – mérite d’autant plus d’être débattue que le livre contient beaucoup de bonnes choses.

La Nef – « Au regard du temps et de l’espace humains, en tout cas, c’est le monothéisme, la croyance en une vérité transcendante, qui apparaît comme une exception » (p. 45), écrivez-vous : comment faire de cette longue période de prééminence du monothéisme judéo-chrétien une « vaste parenthèse » (p. 8), alors qu’en durée elle représente pour l’Europe largement plus de la moitié du temps des civilisations ?

Chantal Delsol – Naturellement, pour l’ère occidentale cela représente l’essentiel de la durée depuis l’âge axial. Mais au milieu des autres cultures et civilisations, nous sommes singuliers. Et l’on peut constater que chez nous la période pré-chrétienne, comme la période actuelle, rappellent ce qui se passe partout ailleurs depuis toujours. J’utilise le mot parenthèse pour dire « unique en son genre », et non pour dire « superflu ». L’apparition de la notion de vérité, et de la transcendance, m’apparaît une notable avancée de civilisation, puisque je décris les sagesses comme un terreau de « culture naturelle ».

La recherche de la vérité, dites-vous, ne fait plus partie des buts de notre civilisation ; certes, dans une société primitive où il faut d’abord survivre, la question ne se pose pas, mais dans une société surdéveloppée où tous les besoins primaires sont largement satisfaits, la question, malgré l’abrutissement médiatique qui cherche à l’éviter, n’est-elle pas inévitable ? La recherche de la vérité n’est-elle pas inhérente à la nature même de l’homme ?
Je ne crois pas du tout. Les cultures autres que la nôtre ne se posent pas essentiellement la question de la vérité, et vivent dans ce que nous appellerions (par rapport à nous) un relativisme. Elles sont d’ailleurs syncrétistes, ce qui est impossible pour nous. L’idée de vérité apparaît en Occident, mais les autres cultures, aussi sophistiquées et brillantes soient-elles, s’en passent fort bien. La recherche de la vérité fait partie, à mon avis, de l’anthropologie culturelle et non de l’anthropologie tout court.

Vos constats de la situation actuelle sont fort bien vus, mais pourquoi en tirez-vous la conclusion que les choses vont nécessairement continuer dans la même logique ? Face à la perte du sens de la vie que l’on observe en Occident, n’envisagez-vous pas, par exemple, une renaissance du christianisme en Europe qui répondrait à ce vide et arrêterait cette pente fatale ?
Je ne fais que décrire une situation déjà bien enracinée. Je ne fais pas de prospective, je note seulement quelles sont les conséquences cohérentes de certains processus. Bien entendu il peut y avoir un redéploiement du christianisme en Europe au sens où le nombre de croyants peut s’élever, mais il me semble qu’un redéploiement à court ou moyen terme de la chrétienté (c’est-à-dire du christianisme comme architecture de la vie commune) reste très improbable.

Le recul de la foi dont vous faites état n’est-il pas contredit par la montée agressive de l’islam, dont vous ne parlez pas ?
Si je parle de l’islam, j’ai le choix entre dire le contraire de ce que je pense ou subir la foudre parce que ce ne sera pas conforme à la gnose régnante. Je préfère me donner les chances de convaincre plutôt que de voir tous mes arguments ostracisés en raison d’un chapitre supplémentaire qui, pour ajouter un aspect des choses inessentiel, clouerait l’ensemble au pilori. 
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