Plus qu’une simple politique, la « construction européenne » fut la pensée et la politique uniques de toute une génération, un projet total qui soumit à son horizon toute forme d’action publique, dite de droite ou de gauche, d’ordre intérieur ou extérieur. Si total que le nom d’Europe fut détourné pour désigner la seule Union européenne, laquelle reste pourtant loin d’absorber l’Europe réelle dans son être historique, culturel et politique ; et que, lorsque les réalités venaient à le démentir, on assurait que le mal résidait non point dans le projet lui-même, mais dans sa lenteur, le remède étant « toujours plus d’Europe ».
Cette idéologie culmina en 1986 avec l’Acte unique qui, instaurant le Grand Marché unique, ouvrit les frontières intérieures et extérieures au libre-échange généralisé, désarma la politique agricole, condamna toute politique industrielle réputée attentatoire à la concurrence, rebaptisa les services publics « monopoles » pour les ouvrir au marché, faisant de l’Européen un Homme nouveau, le parfait consommateur mondial. Idéologie si impérieuse que, lors du référendum sur Maestricht, les opposants furent insultés de tous côtés, M. Delors leur conseillant « de changer d’avis ou de changer de métier » – soit dit en passant, « le Bêtisier de Maestricht » est aujourd’hui savoureux à lire... La machine devint folle, s’élargissant sans fin, se mêlant des affaires intérieures de ses membres, (n’est-ce pas Mme Reding ?), les citant à comparaître devant la Cour de Luxembourg comme de misérables justiciables, prétendant donner une Constitution au nouveau super-État censé supplanter tous les autres.
Ce coup d’État à l’échelle du continent supposait une énorme machinerie intellectuelle, une idéologie. Pour qualifier l’État unique, il fallut disqualifier les nations, et pour cela, tant elles sont constitutives de l’Europe réelle, de sa texture et de sa richesse même, il fallut refaire l’histoire, décréter l’indignité nationale (« la nation, c’est la guerre », Mitterrand, 1989), gommer l’échec de toutes les tentatives de dépassement supranational qui, du Saint Empire à l’Europe Nouvelle du IIIe Reich, en passant par le rêve napoléonien de « Grande Europe unie » furent les vrais responsables des conflits. On transforma le passé des nations en successions de crimes, contraignant ceux qui lui restaient fidèles à d’interminables repentances ; on déplaça la question politique de la souveraineté à l’identité, on passa de l’État à la « société », et du Gouvernement à la gouvernance.
Ces fabrications idéologiques étaient si éloignées de l’Europe réelle qu’elles tournèrent en terrorisme intellectuel : ceux qui rappelaient le modèle de l’organisation politique européenne, à savoir le droit des peuples et des nations souveraines (que la Charte des Nations-Unies avait universalisé en 1945), se virent, à moins d’user d’infinies ruses, rejetés d’une scène médiatique tout entière vouée au culte supranational. Invoquaient-ils le droit des nations, ils étaient réputés nationalistes ; la souveraineté, ils étaient souverainistes ; le droit des peuples, ils étaient populistes… Alors que les euro-critiques, tenants de l’Europe réelle, rappelaient que la diversité naturelle du continent s’équilibrait par une commune religion, le christianisme, dont le principe d’égalité entre les hommes fonda peu à peu un idéal politique démo-cratique associant demos et kratos, on nia l’un et l’autre, refusant de reconnaître les racines chrétiennes, les dévalorisant même à longueur de manipulations médiatiques, tout en écartant d’un même élan la démocratie telle qu’elle s’exprima par le référendum.
Les réalités, pourtant, sont plus fortes que toute idéologie... Après avoir nié les peuples, la machine supranationale les ruine : l’Europe est durablement à la traîne de la croissance mondiale, et peu à peu déclassée. Non seulement l’euro n’assura pas la réussite de la fameuse Stratégie 2000 censée « faire de l’UE le