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La France comme langue (1/2)

Paul-Marie Coûteaux

Source : La Nef N°295 de septembre 2017
Un ami états-unien s’est étonné devant moi que les Français s’autorisent quelquefois à reprendre les fautes de français, vocabulaire ou grammaire, de leurs interlocuteurs. Certes c’est une blessure qu’on inflige ainsi au fautif, si bien qu’il vaut peut-être mieux s’en abstenir ; cependant ces remarques, pour contrariantes et quelquefois violentes qu’elles soient, sont en général acceptées – autre sujet d’étonnement de mon ami d’Amérique. C’est que, en France, la langue reste un arbitre reconnu : le commun des Français a beau avoir perdu de vue sa bibliothèque, la France reste, plus qu’aucune autre, une nation littéraire, où la langue compte, élève ou dégrade, une nation elle-même faite par une langue dûment réglée, qui accompagna l’œuvre multiséculaire des rois « faisant leur pré carré » ; poètes, écrivains, ministres se vouèrent à sa défense et son illustration au point qu’on finit par dire « Immortels », à l’égal des dieux, ceux qui étaient réputés la manier parfaitement – l’Académie française devenant une sorte de temple à la fois laïque et sacré.

Importance moins perdue de vue qu’on le croit communément : on le vit à plusieurs reprises au fil de la longue séquence électorale qui marqua l’année. Pensons à l’ineffable Najat Belkacem, souvent stigmatisée pour ses fautes ; la ministre, étourdie ou mal formée, provoqua de surcroît une belle polémique en prétendant imposer aux manuels scolaires une nouvelle orthographe pour pas moins de 2400 mots : une levée de boucliers, dont celui de l’Académie française qui n’avait pas servi depuis longtemps, différa la menace. Déjà vieux, puisqu’il avait provoqué en 1991 une « guerre de l’orthographe » qui fit battre en retraite le réformateur Rocard, le débat fut rouvert, et n’est toujours pas clos.
Vint ensuite l’amusante chasse aux néologismes douteux des candidats ; de nouvelles perles égalèrent la « bravitude » qui coûta cher en 2007 à la candidate socialiste, tel l’hommage que Nicolas Sarkozy voulut rendre, à la veille des primaires, à ceux qui se « batturent », ou la fière annonce par le jeune Macron qu’il « inspirait à présider la France pour la rassembler ». Très moderne relais des anciens manuels du bien-dire, touitteur traqua des flopées de fautes reprises à qui mieux mieux, comme si la langue était une nécessaire épreuve dans la course suprême. Certes, ce même peuple finit par élire celui qui malmena le plus constamment « la langue en France » (à Lyon, en février, il avait déclaré qu’il n’y avait pas de culture ni de langue françaises mais une culture et une langue en France), notamment dans ses touittes, qu’on pointa de tous côtés parce qu’ils négligeaient et la ponctuation et la majuscule, ou son programme dont on s’amusa à compter les nombreuses fautes : on le pardonna certes, du moins un temps, parce que, lui au moins parlait bien anglais…

LA « CLAUSE MOLIÈRE »
En mars fleurit l’intéressante querelle de la « clause Molière » imposant aux entreprises postulant à des contrats publics de vérifier que leurs employés parlassent convenablement français, ou disposassent à tout le moins d’un traducteur : affaire souvent présentée comme une manière de contourner les dispositions européennes sur les emplois issus de la fameuse « directive Bolkenstein », autrement dits les « emplois déportés », dont les charges sociales sont calculées selon ce qu’elles seraient dans le pays d’origine de l’employé, en général plutôt basses – donc une infraction au droit social plus qu’à la langue. Reste que la « clause Molière » fut souvent présentée comme une manière de défendre le français, donnant une légitimité supérieure à la cause. Il faut dire qu’il n’y aurait là qu’une application de la loi Toubon du 4 août 1994, autre originalité législative française, qui, si elle était respectée, réglerait une fois pour toutes la question des « travailleurs détachés », comme tant d’autres : sauf cas très 
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