Le thème de la « mort de la France » revient régulièrement sur le devant de la scène. La question est suffisamment importante pour justifier un débat sans concession.
Nos participants :
Mgr Henri Brincard : évêque du Puy-en-Velay.
Paul-Marie Coûteaux : écrivain, député européen, chef de file du courant « souverainiste ».
Patrice de Plunkett : journaliste, essayiste, ancien directeur du Figaro-Magazine, chroniqueur au Spectacle du Monde.
Jean Raspail : romancier, il est l’auteur d’un article intitulé « La patrie trahie par la République » dans Le Figaro du 17 juin 2004, où il affirme la mort de la France, article qui est à l’origine de l’idée de ce débat (et qui avait déjà donné lieu à un article dans La Nef n°152 de septembre 2004.
La Nef – « La France est-elle morte ? » : comment réagissez-vous chacun à un tel propos ?
Jean Raspail – Il y a derrière cette question un problème de génération. Pour les gens de mon âge, on peut dire en effet que la France s'achemine sinon vers la mort, du moins vers un déclin complet, puisque le pays dans lequel nous vivons n'a plus qu'un rapport lointain avec celui qui a vu le jour de ma naissance. Si on se place du point de vue des jeunes générations, qui sont vraiment très différentes des anciennes, beaucoup plus qu'à aucune autre époque, alors la question se pose différemment.
Mgr Henri Brincard – Je ne sais s'il y a un déclin ou si nous allons vers une mort. Je poserais d’autres questions à partir d'un constat : il y a une crise grave, cette crise est à la fois intellectuelle et spirituelle. Comment sortir de cette crise ? Sera-t-elle l'occasion d'un retour non pas au passé mais aux sources, ou ouvrira-t-elle le chemin au déclin ? Pour ma part, je pense qu'il y aura un renouveau mais, comme tout renouveau profond, il passera par la croix.
Paul-Marie Coûteaux – L’hypothèse de la mort de la France est pour moi absurde, puisque la France n'est pas une donnée de nature comme l'Angleterre ou un « peuple » (Volk) comme l'Allemagne, mais d’abord un ensemble de valeurs, spirituelles d’abord, politiques ensuite, ce que de Gaulle appelait, dans une inspiration assez platonicienne, une « Idée ». Or, il est impensable que des valeurs, une Idée « meurent », même s’il advient que, dans l'ordre de la réalité, celle d’une ou deux générations, la France se présente comme si infidèle à ses valeurs, à l’Idée, qu’elle ne paraît plus être elle-même...
Jean Raspail – Une idée, c'est comme la beauté, ça meurt.
Paul-Marie Coûteaux – Non, les belles choses meurent, certes, mais pas la Beauté... Néanmoins, je vous rejoins sur un point : la grande difficulté d’aujourd’hui est que les deux levains qui permettent à la France d’être la France, je veux dire l’Église dans le domaine spirituel, et l’État dans le domaine temporel, sont en crise, doutant d’eux-mêmes, comme s’ils avaient oublié le sens de ce qu’ils servent – car je ne suis pas sûr que l’on veuille encore savoir ce qu’est la France, que l’on songe au sens...
Patrice de Plunkett – Il faudrait commencer par savoir ce qu'est la France, et si une civilisation peut vraiment « mourir ». Il faudrait aussi savoir si ce qui est train de disparaître est réellement la France, ou seulement une certaine forme de société. Il faudrait donc savoir si les problèmes de la France actuelle lui sont propres – ou si nous ne sommes pas plutôt devant une mutation radicale de tous les pays développés, sous le choc d’une machine globale financière, économique et commerciale, et du climat moral produit par cette machine. Il faudrait analyser cette mutation, cette « fabrication » d’une nouvelle société occidentale par la grande machine économique : est-elle bonne, est-elle mauvaise ? selon quels paramètres ?
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