Professeur à l'Université de Marne-la-Vallée et à l’étranger, Chantal Delsol est l’auteur d'une douzaine d'ouvrages de philosophie politique, où elle prône un « libéralisme conservateur ». Ses analyses ne sont pas toujours les nôtres, mais elle apporte au débat d’idées une mesure et une intelligence qui méritent attention. Entretien.
La Nef – Dans vos livres, vous dénoncez la société du seul bien-être, société matérialiste sans espérance si sens : pourriez-vous préciser votre analyse ?
Chantal Delsol – Tout le monde dénonce l’invasion de l’économie. Moi aussi. Seulement j’appelle cela le matérialisme. On n’ose pas employer ce mot, parce que cela sonne comme un reproche énoncé par des spiritualistes. Et pourtant : l’invasion de l’économie signifie que tout se pèse et se compte, que le quantitatif et le rapport marchand s’introduisent dans tous les domaines de la vie, même affective et sentimentale. Cette perversion a commencé au XIXe siècle avec le développement de l’esprit bourgeois. C’est la bourgeoisie qui avait inventé ce proverbe : « plus on a d’enfants et moins on les aime ». Il n’a pas suffi pour cela qu’apparaisse une élite de l’argent à la place de l’élite de l’honneur. Il a fallu qu’en même temps la religion soit récusée, et la raison portée au pinacle. Si l’on ôte à l’homme les mythes, les attachements irrationnels, et si l’on considère toute croyance comme une superstition, il ne reste que la matière. Si vous faites abstraction des significations que recèle un individu vivant et souffrant, vous pouvez le découper en tranches, vous ne trouverez que de la viande. Voilà comment nous nous comportons. Le matérialisme des existences contemporaines provient de ce que tout le sens leur a été ôté, par crainte des superstructures, et pour commencer, du spiritualisme. C’est pourquoi l’homme contemporain est réduit à sa biologie, à la sauvegarde de sa vie biologique, à laquelle il attache ses soins exclusifs. Car il ne sait rien qui vaudrait qu’on la lui sacrifie. Il reste, dès lors, enraciné dans son corps, la beauté de son corps, la santé de son corps, sans autre espoir que l’empêcher de sombrer trop vite (surtout ne pas vieillir). Il n’y a d’espérance que lorsque quelque chose vaut au-delà de l’homme. Qu’est-ce qui peut bien valoir plus que moi, dans un monde d’où tout idéal a été arraché ? Je suis l’homme réduit à sa viande. J’ai peur de ce qui me dépasse. Pour ne pas risquer un quelconque fanatisme, je me réduis indéfiniment. Bernanos parlait de ces « âmes pliées en quatre ». De si petites âmes dans un corps si glorifié !
Vous écriviez : « Les hommes sont à la fois les pères et les fils de leur histoire commune », appelant par là à vivre en un juste équilibre entre le déterminisme d’une tradition et la liberté d’un destin choisi. Vous définissez cela comme un « libéralisme conservateur ». Pourriez-vous expliquer cela ?
C’est peut-être la question essentielle : celle du rapport à la modernité. Pendant la saison révolutionnaire apparaît l’idéologie de l’émancipation, autrement dit, les Lumières. Elle dit que les hommes sont désormais non plus les fils, mais les pères de leur histoire. Ils se façonnent eux-mêmes. Cette vision des choses n’est pas sortie d’une tabula rasa, comme elle le prétend : elle provient du christianisme, qui lui-même l’avait reprise aux Grecs. Les Lumières ne sont pas une invention, mais une impatience : elles jugent, à tort ou à raison, que l’émancipation promise par saint Paul ne se concrétise pas assez vite. Aussitôt, probablement à partir de Burke, apparaît la défense de l’idée inverse : l’importance de l’enracinement. Elle dit que les hommes sont aussi les fils de leur histoire. Burke était un libéral et non un réactionnaire, et c’est pourquoi je lui donne raison. Les hommes ont besoin à la fois d’enracinement, parce qu’ils participent à une condition commune qui