: qu’en pensez-vous ?
Je crois pourtant qu’en termes de morale, il y a paradoxalement une gauche qui coïncide de plus en plus avec l’esprit du christianisme, au-delà de ce grand clivage qui a commencé avec la Révolution française. Voyez les altermondialistes : chez ces gens aux antipodes du christianisme, la morale de la charité l’a emporté sur la morale de la justice. Bourdieu ne parlait plus comme Marx à la fin, mais comme saint Vincent de Paul.
Je connais peu d’époques dans lesquelles la morale spontanée qui se dégage soit comme aujourd’hui la morale chrétienne, abâtardie tant que vous voudrez, mais chrétienne. Le père de Lubac montre très bien dans son livre sur Joachim de Flore les origines chrétiennes du monde démocratique et socialiste – même si on a coupé le cordon ombilical entre les valeurs chrétiennes et leur transposition en matière démocratique et sociale. Aujourd’hui l’anticléricalisme est en recul dans le monde, où l’Église n’apparaît plus comme le bastion du conservatisme. Nous vivons une période de transition, et l’Europe n’est pas très représentative du reste du monde, ce qu’avait très bien compris Jean-Paul II qui, au fond, avait fait un peu l’impasse sur les Églises européennes au profit du reste du monde.
Malgré tout, n’y a-t-il pas une perte de tradition généralisée ?
Il y a une inculture phénoménale. Cette espèce de rupture culturelle frappe le monde religieux comme elle frappe le monde littéraire, linguistique. Il n’y a jamais eu de rupture comparable à celle qui est en train de se produire dans l’histoire de France des derniers siècles. C’est le grand échec de l’école : avant elle, les valeurs se transmettaient ; aujourd’hui qu’elle est là pour les transmettre, elles ne se transmettent plus.
L’Église n’y arrive pas davantage. Elle s’en rend compte elle-même : elle oscille entre le repli vers ce qui existe, et au contraire parfois vers une confiance naïve dans le caractère généreux de la société qui un jour ou l’autre retrouvera ses racines chrétiennes. Je suis un disciple de Chateaubriand : je pense qu’à court terme, le catholicisme est très menacé dans nos sociétés ; qu’à moyen terme, le christianisme est l’avenir du monde. Chateaubriand explique que le résultat de la révolution démocratique sera une société où le christianisme s’imposera non pas à cause de sa connivence avec les puissances établies, mais à cause de la puissance révolutionnaire de l’Évangile. Je ne suis donc pas très inquiet.
Propos recueillis par Christophe
Geffroy et Jacques de Guillebon
(1) L’argent, Dieu et le diable : Péguy, Bernanos et Claudel face au monde moderne, Flammarion, 2008, 236 pages, 19 e (cf. notre recension in n°196 de septembre 2008, p. 42).