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La modernité étrillée

Entretien

Jacques Julliard


Source : La Nef n°197 de octobre 2008
Directeur-délégué du Nouvel Observateur et essayiste, Jacques Julliard est aussi
un disciple de Pascal, et surtout un grand admirateur de Péguy, Claudel et Bernanos.
Trois auteurs chrétiens qu’il a réunis dans un même livre, où les puissances modernes sont étrillées (1). Entretien avec un « socialiste religieux ».


La Nef – Vous êtes un homme de gauche : comment expliquer que vous ayez réuni ces trois hommes-là, Péguy, Bernanos et Claudel qui ne sont pas spécialement considérés comme appartenant à votre courant de pensée ?
Jacques Julliard – Les trois premiers articles que je reprends dans ce livre et que j’ai intitulés « Deux ou trois choses que je sais de… » étaient à l’origine une manière pour moi, à la demande d’interlocuteurs, de me situer, de dire la place que ces trois-là avaient tenue dans mon itinéraire personnel.
Péguy depuis toujours, depuis ma khâgne de Lyon, une khâgne qui était très « catho » et très libre en même temps, a joué un rôle important pour moi. Je l’ai lu toute ma vie et j’en ai toujours eu une lecture personnelle qui évitait les chapelles. Je le relis périodiquement, parce que c’est l’homme qui a toujours « rechargé mes accus ». Pour Bernanos, c’est beaucoup plus ponctuel : j’ai des « crises Bernanos », je le relis à certains moments. Je me suis passionné pour le romancier qui n’est pas à sa place dans la littérature d’aujourd’hui. C’est l’un des rares héritiers en France de Dostoïevski. Quant à Claudel, c’était une découverte tardive : j’ai longtemps, comme beaucoup de gens de gauche, eu une énorme méfiance à son égard, parce que je l’identifiais à un « pétainiste ». Ma découverte de Claudel a été tumultueuse : il m’a remué non seulement dans ma conscience littéraire, mais aussi dans ma conscience tout court. Depuis, je ne cacherai pas que c’est celui avec qui j’ai le dialogue le plus soutenu, parce que c’est un génie à l’état pur, et parce que toutes les considérations qui peuvent jouer encore pour Péguy et Bernanos (sont-ils de gauche ou de droite ? Sont-ils antisémites ou prosémites ?) bien que présentes chez Claudel, sont subordonnées au fait que c’est un génie. On ne parle pas d’Eschyle, de Dostoïevski ou de Shakespeare comme on parle d’un prix Goncourt.
Chez Claudel, il y a une élaboration commune de sa vision d’abord symboliste et ensuite symbolique du monde, qui va de pair avec l’approfondissement de sa foi catholique. Pour lui, c’est presque la même chose : l’idée que le monde est un immense symbole va de pair avec l’idée que la clef de ce symbole, c’est Jésus-Christ. Cette élaboration très intellectuelle est unique dans notre littérature : mener de front Rimbaud et saint Thomas d’Aquin, ce n’est pas chose tellement habituelle et ça fait peur à nos contemporains.

Avez-vous l’impression que Claudel n’est pas lu aujourd’hui ?

Son théâtre est redécouvert périodiquement et chaque fois, comme l’ignorance est grande, les gens sont littéralement sidérés, parce qu’il porte la langue française à une incandescence qu’elle a rarement eue avant lui. Claudel transporte son public dans un univers qu’il ne fréquente pas tous les jours.

Vous avez dans ce livre une phrase étonnante : « Je suis psychologiquement athée, culturellement anticlérical, et spirituellement chrétien »…

Je suis anticlérical de famille, et je le suis resté, parce que l’on est de toute façon tributaire de sa famille et que je n’ai jamais trouvé de raison de changer ce point de vue. J’entends par anticléricalisme une certaine méfiance vis-à-vis de l’Église qui, en tant qu’institution, peut avoir les défauts de tous les milieux fermés.
Je dis que je suis psychologiquement athée parce que chez moi la croyance n’est pas une chose naturelle. J’ai de la peine à croire. Mais à chaque fois que je réfléchis, j’ai encore plus de peine à ne pas croire. Ma croyance se situe 
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