Le Père Aquinas Guilbeau, dominicain, réside à Manhattan ; il prêche dans l’église Saint-Vincent Ferrier de New York. Il nous explique la position des évêques américains lors de cette élection présidentielle.
Huit jours après l’élection de Barack Obama, la conférence des évêques catholiques des États-Unis se réunissait à Baltimore, pour sa session bi-annuelle. Dans son discours d’ouverture, le cardinal Francis George, archevêque de Chicago et président de la Conférence épiscopale, a naturellement évoqué cet événement. Parlant de la signification historique de l’élection d’un Afro-Américain, le Cardinal a invité ses frères dans l’épiscopat à partager sa satisfaction : « De ce point de vue, je suis convaincu que nous avons là matière à nous réjouir. » Ce sentiment avait été exprimé quelques jours plus tôt par l’archevêque de Boston, le cardinal Sean O’Malley dans une interview où il rappelait que, dans sa jeunesse, il avait participé au mouvement des droits civiques. « Pour moi, disait-il, l’élection d’un Afro-Américain est comparable à la chute du mur de Berlin. »
L’opinion des deux cardinaux a été largement partagée. Mais à la différence de bon nombre de leurs compatriotes, les deux évêques ont aussitôt mis un bémol à leur satisfaction. Car la joie que leur procurait le résultat de l’élection n’effaçait pas les critiques que leur inspirait l’homme qui venait d’être élu. Ainsi, au cours de la même interview, le cardinal O’Malley avait exprimé son désaccord radical avec l’engagement qu’avait pris le Président élu de soutenir la légalisation de l’avortement. « Je dois dire que ma joie est mitigée lorsque je songe aux positions déplorables qu’Obama a affichées sur tout ce qui concerne la défense de la vie. Il est sans doute sponsorisé par le Planning Familial, lequel était à l’origine une organisation complètement raciste, dont le but était d’éliminer les Noirs. On peut sans doute voir une ironie du sort dans le fait qu’il ait été choisi par eux. » Même ferme désapprobation dans le discours du cardinal George aux évêques.
Un observateur extérieur à l’Église, devant la désapprobation de nos archevêques, pourrait penser qu’ils font la fine bouche, ou qu’ils font preuve de partialité en ne considérant qu’un seul aspect des choses. En réalité, ils sont adroits et prudents. Pour comprendre leur position, il nous faut entrer dans leur perspective.
Autour des deux candidats qui se présentaient à l’élection présidentielle, un débat passionné eut lieu dans l’Église des États-Unis, pour savoir comment les catholiques devaient voter pour servir au mieux le bien commun. La protection de la vie, et en particulier la question de l’avortement, devint très vite le centre de ce débat. John McCain était pro life et Barack Obama pro choice. Comment une voix donnée à l’un ou à l’autre ferait-elle progresser l’Évangile de la vie ?
D’un côté, des catholiques estimaient que l’enseignement social de l’Église encourageait un vote en faveur d’Obama, malgré son engagement en faveur de l’avortement, l’argument avancé étant que la lutte légale pour défendre l’enfant à naître était un échec et qu’il valait donc mieux mettre fin aux trente-cinq années de stratégies juridiques menées par les évêques pour faire annuler l’arrêt « Roe contre Wade » pour se concentrer sur l’amélioration des conditions sociales, la lutte contre la pauvreté, qui est souvent la cause d’avortements.
En face d’eux se trouvaient des catholiques dont l’argumentation procédait directement de la tradition morale de l’Église. Ils étaient animés par la conviction que, parmi les nombreux problèmes sociaux et moraux que les catholiques devaient prendre en compte dans leur vote, celui de la protection de la vie innocente, relevant de l’iniquité absolue, constituaient un cas à part. Pour ces catholiques, œuvrer seulement pour réduire le nombre des avortements n’était pas conforme à la justice. Une réforme légale était nécessaire, le droit