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La stratégie turque

International

Dreyfus François-Georges

Source :La Nef n°214 d'Avril 2010
Au Moyen-Orient, pendant longtemps le leadership a été entre les mains de l’Égypte. Le sous-développement et les difficultés intérieures égyptiennes laissent à la Turquie une place de choix. Il est vrai qu’elle est au contact direct de l’Europe, à quelques centaines de kilomètres de la Russie et de l’Ukraine, frontalière de l’Iran, de l’Irak et de la Syrie. Elle est donc bien placée pour jouer au Moyen-Orient un rôle déterminant. Cette place a été longtemps délicate à tenir. La Turquie, peuplée de Turcs, c’est-à-dire de populations venant d’Asie Centrale, est l’héritière de l’Empire ottoman qui, du XIIe au XVIIIe siècle, a joué au Moyen-Orient, comme en Europe orientale un rôle déterminant. Autour de 1550, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte, Palestine, les rives de la Mer rouge avec La Mecque et Médine, l’Irak et la Syrie sont turcs.

Au-delà du Bosphore, la Turquie s’étend jusqu’au Danube, occupe la Hongrie et menace Vienne. De surcroît, si elle est en conflit avec presque tous les États catholiques, elle est l’alliée du plus puissant d’entre eux, le Royaume de France.
Cet empire commence à décliner au début du XVIIIe siècle, mais le déclin est lent. En 1910, on l’oublie un peu trop, une grande partie de la péninsule balkanique (Albanie, Macédoine avec Salonique, Thrace et Bulgarie du Sud) appartient encore à l’Empire turc. En Afrique, Libye et Égypte sont turques, même si l’Égypte est placée sous protectorat anglais. Quant au Moyen-Orient, il est intégralement turc et, on l’oublie aussi, le nationalisme arabe s’est constitué d’abord contre la prégnance turque. Après la Grande Guerre, il ne reste de l’Empire que la Turquie d’aujourd’hui. Les territoires européens se sont libérés du joug ottoman, le reste de l’Empire a été partagé entre la Grande-Bretagne, la France et l’Italie. La péninsule anatolienne, la Turquie d’aujourd’hui, aurait dû être partagée entre l’Italie, la Grèce et la France, mais les armées turques sous le commandement de Mustapha Kémal vont maintenir ce qui est aujourd’hui encore la Turquie. Mustapha Kémal, devenu Atatürk, va tenter de moderniser le pays.

Il s’engage dans une politique de laïcisation, d’occidentalisation et de modernisation. Menacée par la puissance soviétique, la Turquie se rapproche de la France et de la Grande-Bretagne, puis après l’armistice de 1940, du Reich allemand. La Turquie reste neutre et au début de 1945, déclare la guerre à l’Allemagne. Cela lui vaut la bienveillance des États-Unis qui vont y installer des forces militaires avec des bases navales et aériennes, permettant de contrôler l’Union soviétique et de la menacer au sud. Mais la laïcisation et l’occidentalisation ne touchent qu’une minorité de la population et très vite les Turcs se divisent en trois groupes : un petit tiers occidentalisé et laïcisé, et deux tiers (prolétariat urbain et monde paysan) attachés à la tradition et à l’islam. Atatürk en est très conscient ; la Constitution qu’il a donnée à la Turquie vers 1930 accorde aux milieux militaires des pouvoirs de contrôle considérables. Cette situation contraire aux traditions occidentales est une cause de conflit avec l’Union européenne. En luttant contre le pouvoir de l’armée, l’Europe favorise le retour des mouvements islamiques au pouvoir.

Stratégiquement, la Turquie est à la croisée des routes est-ouest (route de la soie), et nord-sud (le problème des détroits). Elle s’appuie longtemps sur les États-Unis à la différence des autres États musulmans du Moyen-Orient. D’autre part, elle est un élément important pour le transport des hydrocarbures : le pétrole de la Caspienne arrive en Méditerranée par l’oléoduc Bakou, Tiflis, Ceyhan en Turquie. Cela intéresse évidemment l’Europe et les États-Unis, et contribue à expliquer la présence de la Turquie au Conseil de l’Europe. Enfin, la Turquie est le château d’eau du Moyen-Orient. C’est là que naissent le Tigre et l’Euphrate, qui irriguent la Syrie et l’Irak. En mettant en place 
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