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La vie est un bien fort

Entretien

Rémi Brague

Source :La Nef N°226 DE MAI 2011
Rémi Brague, membre de l’Institut, professeur de philosophie à la Sorbonne et à l’université de Munich, vient de publier un livre important, Les ancres dans le ciel, qui montre combien la métaphysique est nécessaire pour donner un sens à la vie et plus
encore le goût de la donner.


La Nef – Vous êtes philosophe et avez écrit sur des sujets très variés : comment définiriez-vous l’axe de vos travaux ou ce qui forme leur unité ?
Rémi Brague – Il n’est pas commode de regarder ses travaux du dehors et d’y trouver une unité. Je suis avant tout, plutôt que philosophe, historien des idées à long terme. Je ne pratique pas cette histoire pour le seul plaisir d’une promenade dans le passé. Mais pour répondre à un souci, une inquiétude : penser notre époque, avec ses problèmes, dont certains, pas nécessairement les plus spectaculaires, me semblent des questions de vie ou de mort.
J’y vois l’aboutissement de décisions intellectuelles et/ou spirituelles, plus ou moins conscientes, qui ont été prises parfois il y a très longtemps. Je cherche à les reconstituer pour en évaluer la légitimité et, éventuellement, pour voir si, à certains carrefours, on n’aurait pas pris le mauvais embranchement. Auquel cas, comme chaque fois que l’on s’est engagé dans une impasse, il serait opportun de faire machine arrière. Non par esprit « réactionnaire », mais au contraire pour pouvoir continuer à avancer…

Venons-en à votre dernier livre : pourquoi l’époque moderne en est-elle arrivée au rejet de la métaphysique ?
Ce rejet n’est pas total. Dans cette histoire que je peins au sabre, je néglige bien des choses. Par exemple la façon dont certains philosophes contemporains, de style dit « analytique », surtout dans le monde anglo-saxon, appellent « métaphysique » une réflexion sur les différents modes d’être.
Ce que j’ai appelé « métaphysique », faute de mieux, et que la Modernité rejette, est une équation entre l’Être et le Bien.
Elle implique que l’on ne se contente pas de ce que l’on peut constater, car le bien et le mal ne sont pas des choses que l’on voit. J’illustre cette équation par des citations d’auteurs grecs et médiévaux.

Vous évoquez l’influence de Kant qui fait basculer la métaphysique dans le domaine des mœurs : pourriez-vous nous l’expliquer succinctement ?
Kant avait l’intention d’écrire aussi une métaphysique de la nature. Mais il n’en a rédigé que les premiers principes. Et ce qui a marqué la philosophie, c’est la façon dont il a fait émigrer la raison du domaine théorique au domaine pratique, c’est-à-dire celui de l’action, telle qu’elle est réglée par la morale. Quand la raison cherche à construire une métaphysique en pensant le monde, l’âme, Dieu, elle perd le contact avec l’expérience et aboutit à des contradictions. En revanche, elle est vraiment chez elle là où elle peut commander et édicter des règles universelles, qui sont celles de la morale. Le basculement en question n’a rien de péjoratif. Le domaine des mœurs est pour Kant le vrai pays de la raison. La raison est d’abord pratique.

Comment le rejet de la métaphysique conduit-il au nihilisme et finalement à la négation de la philosophie de l’être, au refus d’identifier l’être au bien ?
Le nihilisme, même si le mot date du tout début du xixe siècle, a été défini tard dans ce même siècle, par Nietzsche. Il y voit l’aboutissement du « pessimisme » de Schopenhauer. Ce philosophe allemand, plus vieux que lui de deux bonnes générations, est resté le grand inspirateur de Nietzsche, même si celui-ci voulait le dépasser. « Pessimisme » a ici un sens technique. Leibniz était « optimiste » en ce qu’il considérait qu’un monde encore meilleur que le nôtre ferait coexister des états de chose contradictoires. Le « pessimisme » qui le retourne pense que notre monde est le 
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