Fondée en 1984 par Fontgombault, l’abbaye bénédictine Notre-Dame de Triors vole de ses propres ailes depuis 1994. Son Père Abbé, Dom Hervé Courau, évoque ici la vocation des moines, les questions liturgiques, les défis auxquels l’Église doit faire face, etc.
La Nef – Pourriez-vous d'abord nous expliquer succinctement comment est née votre abbaye ?
Dom Hervé Courau – La dernière propriétaire du château (XVII-XVIIIe siècles) souhaita en 1977 faire venir des bénédictins selon un dessein mûrement réfléchi. La gestation de ce grand projet a duré jusqu'en 1994, date où le monastère Notre-Dame de Triors, fondé dix ans plus tôt par Fontgombault, accédait à son autonomie dans le sein de la Congrégation de Solesmes. Les bénédictins usent, on le voit, du tempo largo, là où l'époque préfère plutôt l'allegro ou le presto. C'est sans doute qu'une abbaye bénédictine est destinée à durer de longs siècles : sa naissance prend sagement un certain temps.
Vous êtes ainsi « fille » de Fontgombault qui a fondé 4 monastères en moins de trente ans (1) : comment expliquer une telle fécondité en pleine crise de l'Église, au moment où les vocations chutent partout ?
Il est vrai que ces 4 fondations successives en notre temps font figure d'exploit. Mais en pareil domaine, l'époque n'invite vraiment pas à se vanter de succès, si modestes en comparaison avec ce qu'ont connu les siècles passés. Cluny ou Citeaux ont couvert l'Europe du XIe siècle de centaines de monastères en l'espace d'une ou deux générations. Au XIXe siècle, Solesmes, qui eut pourtant des débuts difficiles, s'est développé plus promptement.
Néanmoins, je dirai que, dans la présente crise de l'Église, ces fondations de Fontgombault depuis 40 ans forment un fruit trop peu aperçu de l'après-concile. Elles en sont un fruit authentique et elles nous disent quelque chose sur son interprétation exacte. Cela me fait penser à une conversation difficile avec un évêque de France qui réduisait le concile au vernaculaire liturgique et à la place de l'autel. Après quelques rappels tout simples, il dut convenir enfin : « Bien sûr, le concile c'est, en fin de compte, l'appel à la sainteté, mais ce n'est pas l'interprétation la plus facile. »
Précisément, côté vocations, vos abbayes bénédictines sont-elles toujours préservées de la « crise » ? Comment les jeunes hommes viennent-ils à vous et ont-ils un profil particulier ?
Après un départ un peu spectaculaire, Triors connaît depuis quelques années un fléchissement des vocations. En vingt-deux ans, nous avons eu une période de recrutement plutôt scout, puis des vocations oxygénées par les mouvements traditionnels. Les demandes actuelles, plus rares, sont aussi d'origine plus éclectique, aussi est-il difficile de dessiner un portrait-robot du postulant de Triors. D'ailleurs cela ferait injure à la Providence qui ne fait pas les âmes en série, comme une chaîne industrielle au produit anonyme.
La difficulté présente est générale à l'Église de notre pays. Elle tient en fin de compte à un affaissement de l'esprit de foi. Même dans les milieux privilégiés qui savent leur catéchisme, il y a de plus en plus une dichotomie grave entre ce que l'on sait et ce que l'on fait. L'engagement à vie terrifie. La génération internet et portable subit une inaptitude au choix. Mais je crois qu'une épreuve si profonde peut engendrer un jour de bons fruits, sur une base plus modeste : la pompe peut se réamorcer, mais le quart d'heure que nous vivons est bien humiliant, symptôme d'un grave trouble de la conscience même chez les mieux préparés.
Comment décririez-vous simplement votre vocation bénédictine ?
Saint Benoît la définit en deux mots, chercher Dieu. Certes tout homme cherche Dieu, comme le dit saint Paul devant les Athéniens, « mais c'est comme à tâtons et bien que pourtant Il ne soit pas loin d'eux » (Ac 17,