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Laïcité : où en est-on ?

Christophe Geffroy

Source : La Nef N°296 d'octobre 2017
La « laïcité républicaine », qui a fonctionné jusqu’aux années 70-80, se trouve aujourd’hui confrontée à deux problèmes qui la laissent désarmée : le rejet des limites et l’islam.


En lisant les deux documents des évêques français sur la laïcité publiés en 1996 et 2005 (1), on pourrait penser, qu’après bien des tumultes, nous avions atteint, dans les rapports Église-État, un équilibre suffisamment satisfaisant pour qu’aucune des deux parties ne souhaite le remettre en cause. En réalité, nous le verrons, déjà en ces années, l’équilibre avait été rompu. Et depuis, un nouvel élément a de toute façon brisé la vision irénique de la laïcité : la présence massive d’un islam de plus en plus revendicatif issu de l’immigration.
Il n’y a rien d’étonnant à ce que les catholiques français soient mal à l’aise et divisés sur la laïcité, à la fois pour des raisons propres à notre histoire nationale, mais aussi pour des raisons liées aux positions de l’Église sur les questions politiques. C’est un sujet vaste et complexe qu’il est malaisé de synthétiser très succinctement. Essayons cependant.

RAISONS LIÉES À L’ÉGLISE
Dans l’inculture généralisée qui est la nôtre, le terme de « chrétienté » évoque le plus souvent la domination indue de l’Église sur le politique, comme si l’Europe avait subi jadis le joug d’une longue théocratie. La réalité est bien différente. Si l’on peut dire, d’une certaine façon, que le christianisme est bien à l’origine du concept de laïcité par la distinction des pouvoirs que le Christ pose dans son célèbre « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21) – nouveauté inouïe pour l’époque –, il n’en demeure pas moins que l’Église ne cessa de batailler tout au long des siècles pour se dégager de l’emprise de pouvoirs temporels, certes chrétiens, mais cherchant souvent à dominer le spirituel afin de l’empêcher d’être un contre-pouvoir trop puissant. Les rapports Église-État furent donc tantôt complices, tantôt tumultueux. C’est dans ce contexte que s’élabora progressivement une doctrine des deux pouvoirs qui trouve son expression la plus achevée dans l’encyclique de Léon XIII Immortale Dei (1885). Le problème est qu’elle pose au sommet un « État chrétien » au moment même où la sécularisation les a déjà fait tomber dans la plupart des pays européens.

Il était difficile, pour l’Église, de ne pas tenir compte d’une situation nouvelle qui tournait la page de la « chrétienté sacrale » dont l’apogée culmina, au Moyen Âge, lors du siècle de Saint Louis. C’est le concile Vatican II (1962-1965) qui prit acte de ces changements et, sans développer de nouvelle doctrine, enrichit cependant l’approche catholique par la proclamation du droit à la liberté religieuse (Dignitatis humanae en 1965). Dans un discours d’une exceptionnelle portée aux membres de la Curie romaine, le 22 décembre 2005, le pape Benoît XVI expliqua qu’il n’y avait pas de rupture dans l’enseignement fondamental de l’Église sur ces questions, tout en reconnaissant qu’il pouvait y avoir des « discontinuités » sur des aspects contingents qui n’avaient pas été perçus comme tels à l’époque.

Bref, bien que les papes soient abondamment revenus sur ces questions pour expliciter et compléter Vatican II, ils n’ont cependant jamais exposé d’une façon systématique la doctrine « politique » de l’Église – si tant est qu’elle doive en avoir une ! –, si bien qu’il persiste aujourd’hui une marge d’interprétation qui donne lieu à des débats, parfois acharnés, mais somme toute légitimes (2). C’est le premier aspect qui explique un certain malaise sur les rapports des catholiques à la politique. Malaise, au reste, qui est sans doute aussi inhérent à la situation pérégrinante du chrétien ici-bas, puisqu’il sait que sa fin ultime n’est pas de ce monde et que tout ce qui est humain est marqué du sceau de l’imperfection, y compris la relation Église-État 
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