L’habit religieux, comme tout signe, a un sens que l’on a oublié. À l’occasion d’une prise d’habit de ses frères dominicains, le P. Humbrecht leur a adressé un sermon qui nous concerne tous.
Vous allez recevoir l’habit de l’Ordre des Prêcheurs. Cet habit, il est beau. Pourtant c’est un habit de pauvreté, qui vous libère des caprices de la mode. Surtout, c’est un habit religieux, il est un signe de consécration. Que signifie le signe ?
C’est une chose qui en montre une autre, qui la manifeste, qui s’y réfère, qui la déclenche. Or le vêtement est, par excellence, un signe. On peut le nier mais il suffit d’ouvrir les yeux. Il montre tout. Tout est codé. Les femmes le savent tellement mieux que les hommes !
Bien sûr, au milieu du siècle dernier, quand nous étions des modernes, il y a si longtemps, dans les années 50-70, on parlait de l’épuisement des signes, du « chant du signe ». Était-ce si vrai ? En tout cas, on se mettait à en parler, du signe mourant, comme jamais auparavant. Dans l’Église, on suivait. On suit souvent. On effaçait les signes, dans la prédication, la liturgie, le vêtement. C’était la modernité. Mais la modernité a pris un coup de vieux. Depuis trente ans, elle a mué en « post-modernité ».
La post-modernité, c’est la modernité à l’envers. Par exemple, la modernité a combattu la foi catholique au profit de la raison. Résultat post-moderne : on n’a pas eu la raison, on assiste au retour des religiosités, de la superstition, du surnaturel frelaté.
La modernité a établi une coupure rigide, dans le domaine religieux, entre le privé et le public : vous serez croyants à la maison, laïcisés dans le monde. Résultat post-moderne : on n’a plus la laïcité dans les rues de France, on a l’islam, les mormons, les témoins de Jéhovah, et, pour nos jeunes des lycées, les groupes satanistes.
La modernité a voulu affranchir l’homme de la tutelle de la religion, elle l’a voulu adulte, debout, majeur. Résultat post-moderne : l’homme n’a pas atteint sa majorité, mais traîne une interminable post-adolescence, l’unité brisée de sa personne, et beaucoup de malheureux courbés.
La modernité contre la raison
Bref, la modernité a voulu la raison. Mais elle a perdu la raison. Restent le sentiment et l’imagination. L’imagination a pris le pouvoir, par défaut de raison ! C’est donc le signe qui est revenu : signe souvent superficiel, celui de la société du spectacle, des médias, de l’apparence, du communautarisme. Efflorescence brouillonne, mais c’est mieux que rien. Et, par manque de culture, par manque de repères, ne reste souvent que le vêtement. On le voit chez les jeunes : jamais ils ne se sont davantage définis par l’apparence vestimentaire.
Le vêtement est donc réinvesti de sa fonction de signe. Le nôtre aussi, profitant de cette occasion ambiguë, peut donc l’être de sa mission de signe chrétien, consacré, dominicain.
Aujourd’hui, autant qu’hier, notre habit montre autre chose que lui-même, il le montre au monde, à l’Église, à nous-mêmes. Nous avons donné notre vie au Christ, dans l’une des nombreuses familles de l’Église. Malgré tout, le signe continue à pointer.
Il serait dommage que, dans notre société à la recherche de repères, société devenue à la fois antichrétienne et nostalgique du catholicisme, tous les signes chrétiens disparaissent. Car des signes religieux, il y en a de plus en plus, dans le métro, dans les magazines, les bandes dessinées, les films, les romans, partout. Ils y sont tous, sauf ceux qui conduisent à Celui qui dit la Vérité ! Ainsi va notre monde post-moderne.
Nous, nous quittons le monde, pour l’évangéliser. Consacrés, nous sommes députés à son service, au nom de cet absolu qu’est le Christ. Ne nous illusionnons pas : c’est le Christ qui est accepté ou refusé, à travers nous. Nous, nous ne faisons que montrer un autre que nous-mêmes. Il nous a tout demandé,