René Girard a enseigné quarante ans aux Etats-Unis et publié une œuvre importante qui développe sa théorie du désir mimétique et du bouc émissaire. Penseur original et puissant, ouvertement catholique et d’esprit libre, on peut ne pas partager toutes ses analyses et notamment la systématisation de sa théorie. Le personnage mérite cependant le détour.
La Nef – Pourriez-vous résumer succinctement votre théorie du désir mimétique et du bouc émissaire ?
René Girard – Il existe deux grandes approches modernes de la violence. La première – politique – tient l’homme pour naturellement bon et explique la violence par l’imperfection des structures, de la société, de l’oppression des classes populaires par les classes dirigeantes,… La seconde – biologique – affirme que si la vie animale est naturellement paisible, l’homme seul est capable de violence ; Freud parlait de « l’instinct de mort » et aujourd’hui on recherche toujours le fameux gène de l’« agressivité » ! Face à ces deux approches restées stériles, j’en propose une troisième à la fois nouvelle et ancienne.
Aux besoins déterminés par l’instinct commun aux hommes et aux animaux, j’oppose le désir qui est le propre de l’homme. Le désir se manifeste quand nos aspirations se fixent sur un modèle, qui peut être la société tout entière – que l’on songe aux phénomènes de mode par exemple – ou, plus fréquemment, une personne que nous admirons. On désire souvent la même chose qu’un bon ami. Tant que vous désirez le même livre ou la même cravate, il n’y a pas de problème, mais si vous désirez la même femme, alors apparaît le conflit. Shakespeare a parfaitement compris cela. En observant les hommes, on s’aperçoit que le désir mimétique imprègne toute la vie et sûrement plus encore aujourd’hui avec l’influence du cinéma et de la publicité. L’imitation est mal perçue car elle passe pour routinière, cependant elle caractérise l’homme et nous permet d’échapper aux appétits instinctifs des animaux, elle permet de construire notre propre identité.
Comment, de là passe-t-on à la violence et au bouc émissaire ?
Dès que nous désirons ce que désire un autre, nous nous efforçons de lui enlever l’objet convoité et la rivalité s’instaure inévitablement. Cette rivalité mimétique peut s’étendre et finir par miner l’unité de toute la société. La violence est alors à son comble et le seul moyen d’en sortir est de réaliser l’unanimité contre un bouc émissaire qui permet de rétablir l’unité brisée.
Par exemple les mythes commencent toujours par une crise et se terminent par un meurtre ou une expulsion collective. Il s’agit là de crises mimétiques car la victime est choisie non pour des causes objectives, mais parce qu’elle sert d’ennemi commun et permet d’interrompre le conflit. Cet arrêt de la crise est d’ailleurs interprété comme une intervention extérieure. C’est la victime qui contraint les uns et les autres à se battre et sa mort met fin au combat. Cette victime est le bouc émissaire chargé de tous les crimes et donc forcément coupable aux yeux de la société.
Cette analyse s’applique particulièrement au cas des sociétés primitives, celles qui survivent étant celles qui réussissent à s’unir contre le même ennemi. Aujourd’hui, ce phénomène est souvent moins perceptible, car notre civilisation a mis sur pied un ensemble procédural très complexe qui prévient les conflits. Il n’en demeure pas moins.
Comment le christianisme renverse-t-il la problématique du bouc émissaire ?
Le christianisme renverse totalement cette problématique en proclamant – le premier – l’innocence de la victime expiatoire, du bouc émissaire. Le christianisme met fin à toute mythologie. Il s’y oppose en la qualifiant de mensonge et le mensonge réside tout simplement dans l’accusation portée contre le bouc émissaire. Si la mise en accusation du Christ avait réussi jusqu’au bout, c’est-à-dire si sa culpabilité avait été reconnue par tous,